« 19 décembre 1846 » [source : MVH, α 8980], transcr. Nicole Savy, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.1568, page consultée le 04 mai 2026.
19 décembre [1846], samedi matin, 11 h.
Bonjour, mon ami Toto, bonjour, mon cher petit homme,
bon-on-on-jour-jour-jour-our-our. Voilà où j’en suis par cette température d’ours
blanc. Mes dents claquent et ma plume frissonne sans pouvoir me réchauffer même auprès
du poêle. Je charrie des tendresses que vous trouverez
amoncelées dans ma maison et sur lesquelles il vous faudra marcher pour arriver
jusqu’à moi. Dieu de Dieu je fige jusque dans le plus fin fonda de mon individu.
C’est aujourd’hui, dans deux heures, que vous donnez
votre fameuse audience. Quel dommage que je ne puisse pas assister à la réception
de
tous ces nez rougis1 ! J’espère que la garde nationale de l’établissement
exécutera diverses Marseillaises. Quant à moi, si je faisais partie de la députation,
je voudrais être reçu à grand orchestre avec tous les honneurs qui me sont dus, avec
Charlot en costume d’artilleur et bien
mouché ! Je m’aperçois que mes plaisanteries sont à 99 degrés au-dessous de zéro et
que je ferais mieux de vous en priver. Cela tient peut-être à ce que je souffre
horriblement des reins et des pays circonvoisins. Cela tient, peut-être aussi, à ce
que je viens de me peigner à fond. Mais je ne peux plus me
redresser tant je souffre. Ce sera gentil si je ne peux plus me peigner maintenant.
Quelle absurde incommodité ! d’y penser cela m’ennuie d’avance. Je voudrais n’en pas
parler et j’y reviens malgré moi par la force du mal. Cher adoré, petit Toto, mon
bien-aimé, je suis une vieille patraque bien ennuyeuse et bien inutile. Le bon Dieu
ferait très bien de n’y pas regarder à deux fois pour me serrer dans son capharnaüm.
En attendant je deviens plus bête de jour en jour, ce qui est déjà effrayant, mais
je
ne sais pas où cela s’arrêtera, ce qui n’est pas très drôle.
Tu sais que
j’attends M. Vilain ce soir. J’ai dit à
Eugénie de venir le plus tard possible
afin de me laisser un peu plus de temps avec toi. Bien entendu que je ne lui ai pas
dit cela avec cette naïveté crue. J’ai dit que tu travaillais, ce qui n’est que trop vrai, et je l’ai priéeb de n’amener M. Vilain qu’à 6 h. C’est à
toi, mon cher ange, à venir le plus tôt possible auprès de moi pour que je t’aie un
peu plus de temps à te voir et t’aimer des yeux et de l’âme. Je t’attends et je me
dépêche, je te baise et je t’adore.
Juliette
1 L’allusion n’est pas entièrement élucidée. À cette époque, Hugo participe aux travaux de la commission pour la réforme du Théâtre-Français ; mais on voit mal pourquoi Juliette Drouet évoquerait cette participation en ces termes. Il pourrait plus vraisemblablement s’agir de sa visite officielle, en décembre 1846, à son ancienne pension Decotte et Cordier, devenue l’institution Gillet-Damitte, qui l’accueille avec tous les honneurs, et lui remet un recueil de 17 lettres écrites par des élèves admiratifs. Géraud Venzac date cette visite du 10 décembre. La lettre du 10 décembre évoque en effet l’intention de Hugo de se rendre « chez [s]on maître d’école » avec un de ses fils, mais Juliette Drouet n’y est pas sûre que la visite aura bien lieu ce jour-là. La présente lettre laisse à penser qu’elle a été repoussée au 19 décembre. (Remerciements à Jean-Marc Hovasse).
a Juliette écrit « fonds », orthographe admise au XIXe siècle.
b « prié ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
sa fille Claire meurt de la tuberculose. Le père biologique, James Pradier, et le père adoptif, l’accompagnent dans ce deuil. Celui-ci libère Hugo du blocage qui l’empêchait de se rendre sur la tombe de Léopoldine, où il se rend pour la première fois depuis trois ans.
- 28 marsCrise nerveuse de Claire.
- 1er-5 juinHugo, à la Chambre des Pairs, participe au procès de Pierre Lecomte, auteur d’un attentat manqué contre le roi. Lecomte sera guillotiné.
- 2 juinJuliette et sa fille s’installent à Auteuil, 56 rue de la Fontaine, dans un appartement que leur loue Pradier. Il refuse de louer un appartement plus confortable pourtant disponible dans le même immeuble.
- 21 juinMort de Claire Pradier.
- 23 juinEnterrement de Claire Pradier au cimetière d’Auteuil.
- Juin-juilletVictor Vilain réalise un buste en terre cuite de Juliette.
- 11 juilletAprès la découverte des dernières volontés de Claire, son corps est exhumé et transféré au cimetière de Saint-Mandé.
- 1er-2 aoûtVictor Hugo et Juliette partent en excursion le samedi toute la journée, et le dimanche matin, et prennent le chemin de fer.
- 25-28 septembreSéjour en Normandie, à Caudebec et Villequier.
