« 23 juin 1846 » [source : BnF, Mss, NAF 16363, f. 175-176 ], transcr. Marion Andrieux, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.2207, page consultée le 06 mai 2026.
23 juin [1846], mardi matin, 7 h. ½
Je veux que ma première lettre soit pour toi, mon doux bien-aimé. Je
veux te consacrera la première
action que je fais sereinement depuis la mort de mon pauvre ange1. Je tâche de trouver en moi de la force et du courage et j’y
parviendrai, je l’espère, à force d’amour. Je suis allée ce matin à la messe à l’heure
où tu devais être à l’église toi-même2. J’ai bien prié, bien pleuré et bien aimé. J’en
suis revenue plus calme. Il me semblait que la prière m’avait rapprochée de mon enfant
et qu’elle avait rendu notre amour encore plus saint et plus sacré. Ce malheur affreux
qui me frappe, bien loin de diminuer ou d’altérer mon amour, l’augmente et le purifie
par la reconnaissance. Tant que quelque chose de moi survivra, je garderai pieusement
le souvenir de la folle bonté que tu as montrée tout le temps de cette longue et
douloureuse maladie.
Cher bien-aimé, je suis encore bien troublée. Ma pauvre
tête se refuse à toute pensée qui n’est pas celle de ma pauvre fille. Je sens mon
cœur
qui déborde d’amour sans pouvoir te le dire avec des mots tant la douleur intercepte
tout tendre épanchement. Cependant j’ai voulu t’écrire. J’ai voulu que la première
action que je faisais fût pour toi sans m’inquiéter de la difficulté que j’y
rencontrerais. C’est la première fois de ma vie que je t’écris dans cette espèce de
paralysie de la pensée. Je ne m’en veux pas car je sens que mon cœur n’en est pas
coupable. Je t’obéis en faisant des efforts pour secouer l’engourdissement douloureux
dans lequel je suis. J’attends l’heure à laquelle je te verrai avec bien de
l’impatience. Il me semble que les jours ne finissent pas. Ce n’est pas la première
fois que je fais cette remarque loin de toi, mais cette fois c’est plus long encore.
Je ne sais pas comment on reviendra d’Auteuil3. Voilà M. Rivière qui se charge d’aller voir ce qui se passe
dans cette triste maison. Je voudrais bien être dans la mienne pour être auprès de
toi, mon doux adoré. J’espère que demain rien ne s’y opposera.
Juliette
1 Claire Pradier est morte le 21 juin.
2 Evelyn Blewer, dans son édition de cette lettre (édition citée, p. 105), remarque qu’il s’agit d’un “ témoignage exceptionnel car Hugo semble avoir peu fréquenté les églises. Est-ce simple coincidence si le lendemain il met en vers des versets de Jérémie ? ”
3 L’enterrement au cimetière d’Auteuil a lieu ce jour-là.
a « consacréer ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
sa fille Claire meurt de la tuberculose. Le père biologique, James Pradier, et le père adoptif, l’accompagnent dans ce deuil. Celui-ci libère Hugo du blocage qui l’empêchait de se rendre sur la tombe de Léopoldine, où il se rend pour la première fois depuis trois ans.
- 28 marsCrise nerveuse de Claire.
- 1er-5 juinHugo, à la Chambre des Pairs, participe au procès de Pierre Lecomte, auteur d’un attentat manqué contre le roi. Lecomte sera guillotiné.
- 2 juinJuliette et sa fille s’installent à Auteuil, 56 rue de la Fontaine, dans un appartement que leur loue Pradier. Il refuse de louer un appartement plus confortable pourtant disponible dans le même immeuble.
- 21 juinMort de Claire Pradier.
- 23 juinEnterrement de Claire Pradier au cimetière d’Auteuil.
- Juin-juilletVictor Vilain réalise un buste en terre cuite de Juliette.
- 11 juilletAprès la découverte des dernières volontés de Claire, son corps est exhumé et transféré au cimetière de Saint-Mandé.
- 1er-2 aoûtVictor Hugo et Juliette partent en excursion le samedi toute la journée, et le dimanche matin, et prennent le chemin de fer.
- 25-28 septembreSéjour en Normandie, à Caudebec et Villequier.
