« 13 septembre 1835 » [source : BnF, Mss, NAF 16324, f. 252-253], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11083, page consultée le 25 janvier 2026.
Aux Metz, dimanche matin [13 septembre 1835], 8 h. ½
Bonjour, mon adoré, bonjour, mon Toto, comment vas-tu ce matin ? Il a fait bien
mauvais cette nuit mais on dirait que le ciel s’est nettoyéa pour aujourd’hui. Aussi je compte bien
aller te voir sous notre châtaignier1.
Je peux à peine me servir de la main droite. Un cousin
m’a piquéeb sur une artère
apparemment. J’ai tout le poignet, une partie du bras et de la main rouge et
enflésc. J’ai vraiment de la peine à
écrire.
Nous avons été bien heureux hier, au moins moi. Merci, mon pauvre cher
petit Toto, pour tout le bonheur que tu me donnes, merci, merci. Je suis bien contente
et bien joyeuse. Tu m’aimes, je t’aime et le soleil nous luit.
Je vais me
dépêcher de m’habiller, de déjeuner, etc., etc., pour aller à notre petit rendez-vous,
non pas que je veuille y arriver de trop bonne heure car je me souviens que le
dimanche vous déjeunez toujours plus tard et que par conséquent tu ne pouvais venir
me
retrouver que plus tard aussi.
Hier en te quittant, j’ai fait mon lit moi-même,
j’ai travaillé jusqu’à la nuit, j’ai dîné, je t’ai écritd, j’ai fait mes comptes, j’ai
lue jusqu’à 10 h. ½, je me suis couchée, j’ai
éteintf ma bougie à 11 h.,
j’ai pensé à toi, je t’ai aimé, je me suis endormie, j’ai rêvég de toi, jusqu’à 8 h. du matin et
depuis que je suis réveillée, je pense à toi, je t’aime et je t’écris.
Juliette
Je vais écrire au directeur de la poste, ce serait bien affreux si ma lettre était perdue. Je ne m’en consolerais pas.
1 Ce châtaignier était le point de repère de leur lieu de rendez-vous dans la forêt des Metz. Le tronc étant creux, Juliette et Victor pouvaient y déposer leurs lettres pour se les transmettre.
a « netoyer ».
b « piqué ».
c « enflé ».
d « je t’ai écris ».
e « j’ai lue ».
f « j’ai éteins ».
g « j’ai rêvée ».
« 13 septembre 1835 » [source : BnF, Mss, NAF 16324, f. 254-255], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11083, page consultée le 25 janvier 2026.
Aux Metz, dimanche soir [13 septembre 1835], 7 h.
Je t’écris, mon cher petit être, avant l’heure de mon dîner
parce que comme tu l’as pu voir, mon pot-au-feu n’était pas écrémé à 4 h. Ensuite,
parce que ma main me faisant très souffrir ce soir, je veux mettre le cataplasme
immédiatement après mon dîner. Une fois un cataplasme mis à une main droite
quelconque, on ne peut plus ni écrire ni manger ni taper. Je
me hâte donc, mon cher petit homme, de vous dire que je vous aime à l’adoration de
toute mon âme et dans toutes les langues connues ou inconnues. Je vous trouve le plus
beau de tous, le plus grand de tous, le plus bon de tous, et
le plus fameux de tous les hommes.
Mon pauvre cher bijoua, vous avez encore eu de la pluie. Avec
votre prédisposition au rhume, cela ne vous aura pas arrangé. Je ne sais pas si
j’aurai le bonheur de vous voir ce soir mais dans tous les cas, je vous promets de
ne
penser qu’à vous et de n’aimer que vous. Je vous recommande aussi de n’être pas
aimable du tout, de manger beaucoup de bonnes choses et de penser beaucoup à moi et
de
m’aimer de toutes vos forces.
J’espère que voilà une assez longue lettre pour
une main estropiée. Elle est le double enflée de tantôt, elle est rouge et luisante.
On dirait que le sangb va en partir,
elle me fait un mal atroce. Aussi suis-je bien heureuse en vous écrivant pendant que
je souffre comme une damnée, cela prouve que je vous aime comme une enragée.
Juliette
Bonsoir, bonne nuit, dormez bien. Je te baise sur toutes tes joues, même celles qui sont grasses.
a « bijoux ».
b « la sang ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle regrette de ne pas jouer le rôle de la courtisane Tisbe, où elle se reconnaît, dans Angelo tyran de Padoue à la Comédie-Française, mais se voit célébrée dans plusieurs poèmes du recueil Les Chants du crépuscule.
- 28 avrilPremière d’Angelo tyran de Padoue.
- 25 juillet-22 aoûtVoyage avec Hugo en Normandie et en Picardie.
- 9 septembre-13 octobreTandis que Hugo séjourne aux Roches, chez les Bertin (du 10 septembre au 12 octobre), Juliette habite encore la petite maison des Metz.
- 17 octobreLes Chants du crépuscule.
- 15 novembreNaissance de (Jean-)Louis et Michel-Ernest Koch, neveux de Juliette Drouet.
