24 février 1847

« 24 février 1847 » [source : Leeds, BC MS 19c Drouet/1847/07], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.1937, page consultée le 26 janvier 2026.

Bonjour mon Toto, bonjour. Je suis très blaireuse mais je vous aime comme un chien. Comment allez-vous, vous, mon cher petit Toto ? J’’espère que vous n’avez pas la stupidité d’avoir des coliques et autres grimaceries du même genre qui font qu’on se tord comme un rat empoisonné ? Je prendrai un bain tantôt pour me rafraîchira car je crois qu’il y a un peu d’inflammation dans mon bobo1. Voilà le bulletin de ce matin. Il n’est pas très drôle comme vous voyez et je le suis encore moins que lui dans ce moment-ci. Il est vrai d’ajouter que je pense avec ennui que je ne te verrai pas ce soir, ce qui ne me donne pas beaucoup de cœur au ventre. Cependant, mon doux bien-aimé, je ne veux pas t’affliger et je te promets d’avance d’avoir du courage et de la patience. Je ne veux pas que tu sois troublé ce soir par la pensée que je souffre. Je veux au contraire que tu penses à moi avec sécurité et avec bonheur.
Tâche de venir aujourd’hui plus tôt que d’habitude afin que je fasse ma provision d’amour pour jusqu’à demain. Oh ! là là ! on dirait que j’ai soupé hier au soir chez la princesse Negroni2. Vraiment, on dirait à me voir dans ce moment que j’ai bu énormément de vin de Syracuse. Aïe ! aïe ! aïe ! c’est trop fort. On ne doit pas envoyer de si grosses coliques à une pauvre femme qui n’a rien fait de mal. Je me dépêche de t’embrasser entre deux tranchées. Tantôt, je l’espère, il n’en sera plus question. Dieu que c’est bête, mais je ne t’en aime que plus fort.

Juliette


Notes

1 La veille, Juliette s’est plainte de souffrir d’une dent qu’elle va se faire arracher dès le lendemain chez un dentiste conseillé par Eugénie.

2 Rôle que Juliette a tenu dans Lucrèce Borgia pour sa création en 1833. La pièce est reprise depuis janvier 1847.

Notes manuscriptologiques

a « raffraîchir ».


« 24 février 1847 » [source : Harvard], in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.1937, page consultée le 26 janvier 2026.

Vous voilà parti1, mon cher petit Toto, aussi gai, aussi léger de cœur que si vous deviez me revoir tout à l’heure. Pour moi, je suis loin de prendre mon parti aussi gaillardement et je me sens déjà très triste et très mal en point de la pensée de ne plus vous revoir d’aujourd’hui. Pourtant, comme je vous ai promis d’avoir du courage, je ne veux pas manquer à ma promesse et je fais tous mes efforts pour conserver mon calme et ma résignation. Je compte beaucoup sur l’influence de mon cher livre rouge2 pour m’y aider. Ce soir, je m’enfermerai avec lui et je lui dirai toutes mes peines ; en échange, il me dira toutes ses douces confidences et j’espère que tout se passera comme tu le désiresa et comme je l’espère. Pense à moi, mon Victor adoré, aime-moi et plains-moi. Je le sentirai d’ici et cela me consolera peut-être du chagrin de te savoir loin de moi pour tout un grand jour. Que je vous voie, polisson, faire des mines à Mme Triboulet3 et vous verrezb ce que je vous ferai. Vous vous fiez un peu trop sur ma bonasseriec. Il est temps que je vous tire de cette erreur en vous montrant de quoi je suis capable quand on me fait des traits. Tenez-vous-le pour dit et baisez-moi tout de suite.

Juliette


Notes

1 Invité par le duc de Nemours, Victor Hugo va assister aux Tuileries à un concert sous la direction d’Auber.

2 Dans le Livre de l’anniversaire ou Livre rouge, Juliette conserve précieusement les lettres que Victor Hugo lui adresse chaque année pour célébrer la date de leur première nuit d’amour, le 16 février 1833.

3 On ne sait qui vise Juliette derrière ce nom formé à partir de celui du bouffon du Roi s’amuse.

Notes manuscriptologiques

a « désire ».

b « verrai ».

c « bonnasserie ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

elle écrit ses mémoires de couvent pour documenter l’épisode du Petit-Picpus dans Les Misérables.

  • 23 janvierPremière de la reprise de Lucrèce Borgia à la Porte-Saint-Martin.
  • 21 juinElle assiste avec Hugo à la messe à Saint-Mandé, pour le premier anniversaire de la mort de Claire.
  • Août-septembreLiaison de Hugo avec Alice Ozy, qui est aussi la maîtresse de son fils Charles.
  • 4 septembreLe corps de Claire Pradier est exhumé une seconde fois pour être placé dans un caveau au cimetière de Saint-Mandé.
  • 7-9 septembreÀ la demande de Hugo qui s’en servira pour Les Misérables, Juliette écrit ses mémoires de couvent.
  • 30 septembre-7 octobreVoyage en Normandie.