25 février 1847

« 25 février 1847 » [source : Leeds, BC MS 19c Drouet/1847/08], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12466, page consultée le 27 janvier 2026.

Bonjour, mon petit bien-aimé, bonjour. Comment vas-tu, mon Toto chéri ? Tu n’es pas revenu cette nuit et je n’en ai pas mieux dormi, bien au contraire. Aussi ce matin je suis si fatiguée que je ne sais pas comment je ferai pour me faire arracher ma dent. Je t’écris cette grande lettre pour le cas où je serai trop fatiguée et trop souffrante ce soir. J’ai pensé aussi qu’il ne serait pas prudent d’aller à Lucrèce ce soir1. J’aime mieux réserver cette bonne occasion pour le jour où tu ne pourras pas me donner une seule minute de ta soirée et où je ne souffrirai pas. Je crois que c’est mieux arrangé ainsi. Et comme ta lettre n’a pas de date, elle pourra toujours me servir sans te donner la peine de la récrire.
J’espère que je te verrai tantôt avant que tu n’ailles à l’Académie. Il serait bon de prévoir le cas où je serais forcée de revenir directement à la maison, ce qui ne serait pas impossible avec les douleurs d’entrailles que j’ai encore aujourd’hui. Je voudrais te sourire mais la colique change mon sourire en grimace. Je t’aime, voilà ce qui est inaltérable. Je te désire et je t’attends, voilà ce qui ne varie jamais. Le reste suit le cours ordinaire de la vie et de la température. Quant à toi, mon Victor, ta vie est tellement occupée, et de choses si diverses, que l’imagination même a peine à t’y suivre. On t’admire et on s’inquiète tout à la fois. On ne comprend pas comment tu peux venir à bout de tant de travaux dont un seul suffirait à la vie d’un simple homme. Pour moi, cette prodigieuse activité et cette santé admirable tiennenta du miracle, cependant je voudrais que tu comptassesb moins sur ta divine organisation et que tu prissesc du repos et du loisir comme un homme vulgaire. J’en profiterais d’abordd peut-être un peu et à coup sûr je serais plus tranquille. Quand ce temps viendra-t-il ? Personne ne le sait, pas même toi. Il faut attendre. ATTENDRE ! quel affreux mot plein de déception et de dérision et qui se trouve comme une pierre d’achoppement à tous les rêves de bonheur, à toutes les espérances joyeuses qui s’élancent de mon cœur à toi. Oh ! je te déteste autant que je t’aime.

Juliette


Notes

1 Lucrèce Borgia est reprise depuis janvier 1847. Pour sa création en 1833, Juliette Drouet tenait le petit rôle de la princesse Negroni.

Notes manuscriptologiques

a « tienent ».

b « comptasse ».

c « prisse ».

d « dabord ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

elle écrit ses mémoires de couvent pour documenter l’épisode du Petit-Picpus dans Les Misérables.

  • 23 janvierPremière de la reprise de Lucrèce Borgia à la Porte-Saint-Martin.
  • 21 juinElle assiste avec Hugo à la messe à Saint-Mandé, pour le premier anniversaire de la mort de Claire.
  • Août-septembreLiaison de Hugo avec Alice Ozy, qui est aussi la maîtresse de son fils Charles.
  • 4 septembreLe corps de Claire Pradier est exhumé une seconde fois pour être placé dans un caveau au cimetière de Saint-Mandé.
  • 7-9 septembreÀ la demande de Hugo qui s’en servira pour Les Misérables, Juliette écrit ses mémoires de couvent.
  • 30 septembre-7 octobreVoyage en Normandie.