« 31 octobre 1842 » [source : Bibliothèque Romain Gary, Ms. 886 (10)], transcr. Marion Lemaire, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11430, page consultée le 25 janvier 2026.
31 octobre [1842], lundi soir, 5 h. ½
Je crois avoir fait pour le mieux mon cher amour en faisant venir ma fille ce soir.
Si je me suis trompée c’est à bonne intention absolument comme lorsque je tiens mes
comptes. Cette fois encore j’ai dépensé 58 F. 12, plus que
je n’avais reçu. J’ai rétabli l’équilibre en portant ce
déficit sur la recette car il est évident que puisque je les ai dépensésa c’est que je les ai reçusb d’amour, du moins cela paraît probable.
Du reste, mon adoré, je te prie de considérer avec attention non seulement le total
de
la dépense générale du mois mais aussi en détail chaque dépense. Tu y verras que
défalcation faite des dépenses en dehors de ma maison, il y a pour ce mois-ci 627 F. 11 ½ sur lesquels il y a à prélever pour le bois :
105 F. 16 plus ta nourriture tout le mois et ton blanchissage. Pour ma toilette j’ai
150 F. 4 sur lesquels j’ai 89 de chemises et mouchoir et 29 F. de coiffeur et de
drogue pour les cheveux. Ce qui fait déjà pour ces deux choses seulement 118 F. Reste
donc 32 F. sur lesquels j’ai eu plusieurs jours d’ouvrière et mon entretien ordinaire.
Tu vois mon pauvre ange que somme toute je n’ai pas dû faire de grandes extravagances
de coquetterie. Quant à la nourriture montant à 231 F. 11 ½
tu dois tenir compte de ta nourriture tout le mois et tu sais que je n’ai pas la
moindre provision d’avance. De même pour le blanchissage dans lequel le tien est
compris plus trois blanchissages arriérés de l’autre mois ainsi que tu peux te le
rappeler. Enfin, mon pauvre adoré sur cette somme de 627 F.
11 ½ je ne vois rien à retrancher si ce n’est la présence de ma fille et de
quelques amies qui viennent le dimanche. Chose facile après tout si la nécessité
l’exige et toi seul peuxc être juge de
cela. Je suis toute prête quant à moi, et avant de te faire faire un mauvais dîner,
ou
de ne pas te recevoir dans des draps blancs, je supprimerai le petit plaisir du
dimanche sans la moindre hésitation et presque sans le moindre regret car avant tout
je ne veux pas t’être à charge au-delà de tes forces et de ton courage. Ainsi mon
amour je te dis cela sans la moindre mauvaise humeur, sans la plus petite
arrière-pensée. C’est à toi de juger de tes ressources, de ta santé et de prononcer
sur ce qu’il faut que je fasse. Je laisserai ma fille jusqu’au jour de l’an ainsi
que
tu l’as très bien dit et quant au petit Pierceau1, je ne crois pas nécessaire de revenir sur ce qui est
fait. Il n’est pas à plaindre et puisque je n’ai pas eu le mérite de l’à-propos je ne vois pas la nécessité de faire un post-scriptumdà sa caisse.
Je te demande pardon, mon adoré, de ne
te parler que comptes, que détails de ménage, mais c’était nécessaire et je me sens
d’ailleurs plus hardie et plus à mon aise sur le papier qu’en paroles. Je t’aime mon
Victor et la pensée que tu peux avoir un regret de t’être engagé plus que tu ne
croyais me trouble à un point que je n’ose pas te dire mais peut-être est-il temps
encore de remédier à cela. Si c’est possible mon adoré je n’hésite pas pour [illis.]
c’est à toi de voir ou en sont tes forces et ton amour.
Juliette
1 Auguste Pierceau, fils de l’amie couturière de Juliette Drouet Mme Pierceau.
a « dépensé ».
b « reçu ».
c « peut ».
d « criptum »
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
son père adoptif, l’oncle René-Henry Drouet, meurt hospitalisé aux Invalides.>.
- 12 et 28 janvierLe Rhin.
- Août-octobreVillégiature à Saint-Prix.
- 23 novembreMort de René-Henry Drouet, l’oncle de Juliette, hospitalisé aux Invalides.
