« 30 octobre 1842 » [source : BnF, Mss, NAF 16350, f. 179-180], transcr. Laurie Mézeret, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11429, page consultée le 25 janvier 2026.
30 octobre [1842], dimanche matin, 9 h. ¾
Bonjour mon Toto chéri. Bonjour mon cher amour, comment vas-tu ce matin ? Tu n’as
pas
eu froid cette nuit, mon Toto chéri, c’est très important pour tes douleurs, il ne
faut pas non plus que tu couches près d’un mur ou près d’une porte. Enfin, par raison
de santé, il faudrait que vous couchassiez tous les jours dans mon lit. Ceci n’est
pas
de l’EMPIRISME, c’est de la belle et bonne médecine d’Hippocratea. Maintenant, baisez-moi scélérat,
pensez à moi et aimez-moi.
Je vous écris de mon lit, mon Toto adoré, pour
économiser mon bois qui déjà a diminué de deux crochetées1. Je déjeune dans mon lit, ce sera toujours
autant de gagné. Je verrai le Dabat
aujourd’hui. Je lui commanderai tes bottes afin que tu ne te trouves pas dans le cas
signalé hier dans le messager : « obligé de rester chez toi couché parce que ta servarde t’aurait laissé CHAUFFER TES TUYAUX de
POËLE ». Voilà, mon Toto chéri. Et puis, je vous aime. Le temps me paraît meilleur
aujourd’hui qu’hier. Je le voudrais pour vous deux, mes chers petits Toto frileux2. As-tu vu M. Louis ? Sais-tu
si tu pourras jeterb ta perruque par
dessus l’Académie3 ? Il me semble qu’en prenant bien ton temps,
cela ne peut pas avoir d’inconvénient. Tu dois sentir toi-même si tu as froid à la
tête quand tu l’ôtes et si cela te gêne beaucoup. Je te ferai quand tu voudras
l’opération en question. Je te promets d’y mettre tous mes soins, cela va sans dire,
n’est-ce pas mon cher bien-aimé. Je ne me vengerai pas de votre INFÂME conduite parce
que je suis généreuse, mais je veux au contraire vous accable[r] de
mon PARDON et de ma résignation. Une vieille Juju sait souffrir et se taire sans
murmurer… sans murmurer…4Voime, voime, baisez-moi, monstre d’homme.
Juliette
1 Quantité portée par les crochets du crocheteur, pouvant désigner notamment une quantité de bois.
2 Juliette parle ici de Victor Hugo et de son fils François-Victor Hugo, qu’elle surnomme également Toto.
3 Jeu de mot sur l’expression « jeter son bonnet par-dessus les moulins », qui signifie agir à sa guise, sans se soucier des bienséances et des contraintes.
4 Dans Michel et Christine, comédie-vaudeville d’Eugène Scribe créée le 3 décembre 1821 au Gymnase dramatique, Stanislas chante, à la scène 14, sur l’air de « Je t’aimerai » : « Sans murmurer,/ Votre douleur amère / Frapp’rait mes yeux… plutôt tout endurer…/ Moi, j’y suis fait ; c’est mon sort ordinaire :/ Un vieux soldat sait souffrir et se taire/ Sans murmurer. ».
a « hypocrate ».
b « jetter ».
« 30 octobre 1842 » [source : BnF, Mss, NAF 16350, f. 181-182], transcr. Laurie Mézeret, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11429, page consultée le 25 janvier 2026.
30 octobre [1842], dimanche après-midi, 2 h. ¼
J’attends toujours ce hideux Ledon qui
probablement me fera faux bonda comme
cela lui arrive trop souvent. Voici le Dabat, plus exact, lui, et qui promet d’apporter tes bottes samedi
prochain de 3 à 4 heures pour tâcher de se rencontrer avec
toi. Je t’en ferai souvenir d’ici là.
Mais vous, mon amour, je vous attends aussi
et comme d’habitude vous vous ferez attendre longtemps. Si j’osais, je vous ferais
une
atroce grimace et je vous dirais des tas d’injures, mais bah ! pour l’effet que ça
vous ferait, ça n’est pas la peine. Je garde mes grimaces et mes injures pour moi.
Jour Toto. Jour mon cher petit o. Je vous aime et je suis bien contente pour vous qu’il fasse beau. Je voudrais
baiser vos chères petites pattes. Quel animal que ce Ledon. Je commence à me fâcher
à
la fin. Il faudra absolument que je m’explique une bonne foisb avec cette espèce de poisson hideux. En
attendant, j’ai la mine d’être obligée de me taouiner1 moi-même, ce qui me sera d’autant plus commode que j’ai mon corset
et que je suis débarbouillée. Quel absurde imbécile que ce merlan2-là. Je suis furieuse cette fois-ci pour tout de
bon. Avec cela, ça me force à écrire des pages entières de stupidités sur ce sujet,
comme si la chose t’intéressait. Animal de perruquier, va. Jour Toto. Jour mon cher
petit o. Je vous aime, mon amour chéri. Je vous répète
toujours la même chose, mais c’est que je n’ai pas autre chose dans ma MÉMOIRE. J’ai
beau chercher dans MON ESPRIT, fouiller dans mes poches et dans mon cœur, je n’y
trouve que cela. Tant pisc pour
vous.
Juliette
1 À élucider.
2 Merlan (argot) : coiffeur.
a « bon ».
b « foi ».
c « pire ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
son père adoptif, l’oncle René-Henry Drouet, meurt hospitalisé aux Invalides.>.
- 12 et 28 janvierLe Rhin.
- Août-octobreVillégiature à Saint-Prix.
- 23 novembreMort de René-Henry Drouet, l’oncle de Juliette, hospitalisé aux Invalides.
