« 21 avril 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16352, f. 49-50], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10887, page consultée le 04 mai 2026.
21 avril 1843, vendredi matin, 11 h. ¼
Bonjour, mon Toto bien-aimé, bonjour, mon adoré Toto. Comment vas-tu, mon cher
petit ? J’espère que voilà un temps à souhait pour les
autres. Décidément je tourne le dos au bon Dieu et je finis par avoir la plus
mauvaise opinion de lui et de la littérature. Il aura fort à faire pour rentrer dans
mes bonnes grâces et dans mon estime ; en attendant je le méprise.
Ma pauvre
péronnelle est repartie1. Je lui ai encore fait des leçons
de morale et bien des recommandations, nous verrons ce que ça produira. Ce n’est pas
une méchante fille par le cœur, tant s’en faut, mais c’est un enfant veule et médiocre
qui n’approfondit rien parce que le goût du travail lui manque. Je ne devrais pas
dire
cela, moi, sa mère. Aussi je ne le dis qu’à toi, mon bien-aimé parce que je suis sûre
de trouver autant et plus d’indulgence encore dans ton cœur que dans le mien. Cette
nonchalance et cette implication me tourmentent encore davantage à cause du départ
de
Mlle Hureau.
Je suis sérieusement inquiète sur l’avenir de cette malheureuse enfant. Je te
demanderai, mon Toto, de faire acte de présence plus souvent à la pension dans
l’espoir de la stimuler un peu. C’est un enfant qui a besoin de tonique moral comme
d’autres en ont besoin pour le corps. Je veux essayer si ma présence plus fréquente
lui donnera du cœur. Hélas ! j’en doute. Mais enfin je ne veux rien avoir à me
reprocher à son sujet, la pauvre enfant.
Tu es bien heureux de ce côté-là toi
mon Toto. Tu le mérites bien c’est vrai, mon pauvre amour, mais le bon Dieu devrait
toujours récompenser dans les enfants et ne jamais punir
dans les enfants. Enfin, il faut vouloir ce qu’on ne peut empêcher. Je t’aime mon
Victor. Je te bénis toi et les tiens. J’espère que la pluie de cette nuit ne t’aura
pas fait de mal. Je t’attends avec bien de l’impatience pour savoir comment tu vas
et
pour te baiser de toute mon âme.
Juliette
« 21 avril 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16352, f. 51-52], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10887, page consultée le 04 mai 2026.
21 avril 1843, vendredi soir, 5 h. ¾
Je t’ai à peine vu, mon cher bien-aimé, à peine as-tu fait ta petite toilette
coquette que tu es reparti : je devrais me fâcher de cette coquetterie qui n’est
[pas] pour moi et de cette vivacité à vous en aller. Mais vous
êtes si ravissant et je vous aime tant que je ne m’en sens pas le courage. C’est bien
vrai que je t’aime mon Victor bien aimé. Jamais Dieu n’a été aimé par ses saintes
comme tu l’es par moi. Hors de ton amour rien n’existe pour moi. Je n’ai ni la
curiosité des yeux ni celle de l’esprit pour qui et pour quoi [que]
ce soita hors toi. Tu es mon univers,
mon ciel, ma vie et mon âme. Je me réjouis d’avance de la pensée de t’avoir à souper
demain soir. Je te recommande, mon adoré, de rester le moins longtemps que tu pourras
au théâtre si tu y vas demain et de ne penser qu’à moi et de ne regarder que moi.
Ce
serait bien horrible si tu me trompais. Mais tu es trop au-dessus des autres hommes
de
toute manière et pour tout pour ne pas l’être aussi du côté du cœur. J’ai confiance
en
toi, mon adoré, le jour où je te perdrais, je me tuerais.
Où allais-tu si vite
et si joli tout à l’heure, mon Toto ? C’est à peine si tu m’as regardéeb en tournant le coin de ma rue. C’est
très méchant et très vilain. Quand je vous verrai, je vous embrasserai très fort pour
vous punir. D’ici là je ronge mon refrain et je vous aime. Tâchez de me faire sortir
un peu ce soir vous serez très gentil et je vous pardonnerai.
Juliette
a « soi ».
b « regardé ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
les répétitions et la création des Burgraves à la Comédie-Française sont compliquées par un procès et une cabale. Au retour de leur voyage en Espagne et dans les Pyrénées, ils apprennent la mort par noyade de Léopoldine, fille aînée de Hugo.
- Janvier-févrierRépétitions des Burgraves. Le rôle de Guanhumara ayant été retiré à Mlle Maxime, on cherche à la remplacer. Après Mlle Fitz-James, c’est Mme Mélingue qui est finalement choisie.
- 14 et 15 févrierMariage de Léopoldine Hugo et Charles Vacquerie.
- 7 marsPremière des Burgraves à la Comédie-Française.
- PrintempsHugo fait la connaissance au printemps de la femme de lettres Léonie d’Aunet, épouse Biard, et débute avec elle une liaison au printemps, ou à l’automne, ou en mai 1844, qui ne sera révélée à Juliette Drouet qu’en 1851.
- 18 juillet-12 septembreVoyage en Espagne et dans les Pyrénées, interrompu par la nouvelle de la mort de Léopoldine Hugo, noyée dans la Seine, à Caudebec, près de Villequier, avec son mari Charles Vacquerie, le 4 septembre. Hugo l’apprend le 9, en lisant le journal, à Rochefort. Léopoldine a été enterrée le 6 septembre, à Villequier. Retour précipité à Paris.
