« 29 juin 1850 » [source : BnF, Mss, NAF 16368, f. 185-186], transcr. Anne Kieffer, rév. Jean-Marc Hovasse, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d8628e1818, page consultée le 01 mai 2026.
29 juin [1850], samedi matin, 7 h.
Bonjour, mon cher petit homme, bonjour et bonheur, quand même vous ne m’aimeriez plus, car mon pauvre cœur ne peut pas vous souhaiter autre chose que du bien, même quand vous le tueriez par votre indifférence et vos trahisons. J’ai passé une assez mauvaise nuit. L’orage y est bien pour quelque chose, mais il s’y mêle toutes sortes d’agitations physiquesa et morales plus fortes encore que l’électricité. Aussi ce matin je suis comme une femme ivre. Mes idées battent la muraille comme le ferait mon corps si je voulais marcher. Je suis bête et titubante comme si j’étais bue et pourtant je n’ai pris que ma dose de sirop habituelle. Peut-être m’a-t-il monté à la tête, dans ce cas tout s’explique et j’ai le droit de déraisonner à tort et à travers, ce que je fais au reste avec une prolixité qui ne doit pas toujours t’amuser. Comment vas-tu toi, mon cher amour ? As-tu passé une bonne nuit au moins ? Qui as-tu vu passer en rêve, Pierre Leroux ou Poléma ? Crémieux ou Olympe ? Le vieux Dupin ou la jeune Chaumontelle1 ? Tu me diras cela tantôt.
1 Féminisation de Chaumontel .
a « phisiques ».
« 29 juin 1850 » [source : BnF, Mss, NAF 16368, f. 187-188], transcr. Anne Kieffer, rév. Jean-Marc Hovasse, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d8628e1818, page consultée le 01 mai 2026.
29 juin [1850], samedi après-midi, 3 h.
Je viens de te voir partir, mon doux et ravissant bien-aimé, avec une inexprimable tristesse. Il semble que tu aies emporté avec toi, l’air, le soleil, les fleurs, les douces pensées, l’espérance qui raboute le bonheur passé au bonheur à venir. Il ne m’est resté que mon amour, pauvre solitaire à qui les regrets font seule compagnie depuis longtemps. Quand tu as eu tourné le coin de ma rue il m’a semblé que quelque chose de lumineux, de doux et de charmant venait de s’éteindre en moi. Depuis ce moment-là je suis triste et désolée comme si un grand malheur venait de m’arriver. Hélas ! c’est en effet le grand malheur qui pèse sur toute ma vie : ton absence. Depuis que la politique a envahi toute ta vie le bonheur s’est retiré de moi. Y reviendra-t-il jamais ? J’en doute et c’est là ce qui me désespère. Je suis bien à plaindre, va, mon bien-aimé, d’avoir fait de tes yeux ma lumière, de ton sourire ma joie, de ta parole mon bonheur, de ton amour ma vie puisque, toi absent, toutes ces choses me manquent à la fois. Ce soir je ne suis pas sûre de te voir, demain encore moins. Que veux-tu que je devienne et que je fasse de mon pauvre corps sans âme tout le temps qu’il est séparé de toi ? Dis-le-moi si tu peux et indique-le-moi si tu l’oses1. En attendant je t’adore.
Juliette
1 Parodie d’une réplique tirée de l’acte IV, scène 4 d’Héraclius de Corneille.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
Hugo compose de nombreux dessins dans l’atelier qu’il a installé chez elle
- 15 janvierDiscours de Hugo sur la liberté de l’enseignement.
- 5 avrilDiscours de Hugo contre la déportation.
- 18 maiAngelo tyran de Padoue est repris pour 14 représentations et 5 en 1851. La distribution est la suivante : Beauvallet est toujours Angelo, Maillart remplace Geffroy dans Rodolfo, Maubant remplace Provost dans Homodei. Les deux sœurs Félix jouent respectivement Catarina (Rebecca) et la Tisbé (Rachel).
- 21 maiDiscours de Hugo sur le suffrage universel.
- 9 juilletDiscours de Hugo sur la liberté de la presse.
- 4 décembreHugo, qui souffre de maux de gorge depuis plusieurs mois, se fait opérer de la luette.
