« 1 janvier 1861 » [source : BnF, Mss, NAF 16382, f. 1-2], transcr. Amandine Chambard, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.6387, page consultée le 05 mai 2026.
Guernesey, 1er janvier 1861, mardi soir, 8 h.
Mon bien-aimé, mon bien-aimé, je remercie Dieu les yeux pleins de larmes d’amour de
m’avoir donnée à toi de toute éternité et pour toute l’éternité. Mon cœur le bénit
et
te bénita et tout mon être se fond
dans une adoration extatique. Si tu savais, mon ineffable bien-aimé, combien je
t’aime, tu en serais transporté de joie et tu ne désirerais rien autre chose en ce
monde et dans l’autre que la continuation de cet amour, essence de tous les amours.
Ma
raison en a presque le vertige, heureusement que les ailes de mon âme l’empêchentb de perdre son centre de gravité et
qu’elles la ramènent toujours auprès de toi. MAIS JE TE DIS LA DES CHOSES, DES
FOLIES1... qui viennent d’une sorte d’ivresse que me causentc presque toujours tes chères lettres.
Pardonne-moi, mon cher adoré, je vais tâcher de t’aimer tout droit devant moi et sans
tituber à travers toutes sortes de tendres divagations qui font trébucher mes caresses
et mettent mes pauvres baisers sens dessus dessous.
J’espérais que ton vilain mal
de gorge n’oserait pas se montrer aujourd’hui mais à mon grand regret il ne se tient
pas encore pour tout à fait battu et le lâche a profité de ce temps hideux pour
refaire encore une impudente apparition, qui sera la dernière je l’espère. D’abord
je
suis décidée à lui faire tant d’avances qu’il faudra bien qu’il déguerpisse malgré
lui. En attendant, il faut que de ton côté tu ne fasses pas trop d’imprudence comme
celle, par exemple, de te promener au grand vent et par la pluie comme tu le faisais
tantôt quand le citoyen Quesnard t’a
rencontré. Je sais, mon pauvre adoré, que tu n’as que le choix des bâtonsd c’est-à-dire le mal de gorge ou le mal
de tête mais il faudrait avoir le courage de commencer par tuer un de ces redoutables
adversaires, quitte à étrangler le second entre deux coups de vente et trois averses. Tout cela, mon pauvre souffrant, est
plus facile à dire qu’à faire. Aussi je suis triste et malheureuse de ne pas trouver
autre chose de meilleur et de plus concluant à te conseiller et je suis honteuse de
mon insuffisance à te soulager quand je donnerais mille fois ma vie pour toi avec
joie
pour t’épargner une heure de malaise.
1 Citation de Ruy Blas : le héros s’adressant à son ami Zafari commente en ces termes l’aveu de son amour pour la Reine. (Acte I, scène 3, v. 407.)
a « bénis ».
b « empêche ».
c « cause ».
d « battons ».
e « vents ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
Hugo termine Les Misérables en Belgique. Juliette copie avec délices.
- 16 janvierHugo se laisse pousser la barbe.
- 25 mars-3 septembreVoyage à Londres, puis en Belgique et en Hollande et dans les environs ; séjour à Mont-Saint-Jean, à l’hôtel des Colonnes. Hugo quitte parfois Juliette pour rendre visite à sa famille à Bruxelles.
- 20 décembreHugo consent au mariage de sa fille avec le lieutenant Pinson.
