« 13 novembre 1855 » [source : BnF, Mss, NAF 16376, f. 346-347], transcr. Magali Vaugier, rév. Guy Rosa, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7191, page consultée le 25 janvier 2026.
Guernesey, 13 novembre 1855, mardi soir, 7 h. ½
Tu m’as quittée bien brusquement, mon cher petit homme, et avant que
j’aie pu te dire bonsoir ; aussi je prends ma revanche en te
gribouillant ma fameuse restitus à laquelle je m’accroche comme à la seule douce tradition de mon
bonheur d’autrefois. Cela ne m’empêche pas de reconnaître que tu es
ineffablement bon mais, hélas ! Qui me rendra tes tendres cruautés, tes
adorables férocités, tes atroces jalousies d’autrefois ? Je donnerais
toute ton humiliante sécurité, toute ton imperturbable mansuétude, toute
ta gracieuse indifférence d’aujourd’hui pour un de ces bons accès
d’injustice, de défiance et de rage d’il y a vingt ans. Malheureusement,
jamais ce méchant bon temps de nos amours ne reviendra et je vois que je
suis condamnée à être HEUREUSE malgré moi, heureuse sans BONHEUR,
hélas ! hélas ! hélas ! Je voudrais pouvoir rire mais je ne peux pas. Je
t’aime trop.
Je ne t’ai pas écrit ce matin parce que j’espérais
pouvoir finir ta copire en me
dépêchant bien. Maintenant qu’il n’y a plus moyen de l’achever ce soir,
je me donne de la restitus à gogo en veux-tu pas en voilà. Pendant ce
temps-là, Mme Préveraud fait des roues de cabriolea et son mari clapote
du piano dans la fameuse galerie de tableaux de notre hôtesse. Tu vois
que nous sommes tous occupés selon nos goûts1. J’espère que tu viendras pourtant tout à l’heure
faire une agréable diversion à tous ces plaisirs vifs mais peu variés.
Oh ! ça, MON CHER AMI, il me semble que vous avez couru un peu bien vite
après Mme Téléki tantôt. On aurait dit que vous craigniez de
manquer le coche auprès de cette grosse poulette. Quant à moi, je suis
rentrée dans ma piauleb
comme les chevaux d’Hippolytec sortaient des portes de Trézène : l’œil morne
et la tête baissée et me conformant à ma triste pensée2. C’est dans cette attitude classique, mais
embêtante, que je me suis mise à table avec le petit groupe Préveraud. Telle est celle que
j’aurais encore si je ne craignais pas de faire surgir et rougir votre
romantisme effréné et effrayant. Je prends donc le parti de n’avoir ni
queue ni tête pour ne ressembler à rien ni à autre chose qu’à une femme
qui vous aime comme une bête et qui vous désire comme un ange. Voilà,
mon cher adoré, comment je veux me comporter ce soir, demain et toujours
pour peu que ce jeu vous plaise. En même temps, je veux repasser un à un
mes chers souvenirs de mon bonheur passé et leur sourire au passage
comme à de bons et tendres amis de mon cœur et de mon âme.
Juliette
1 À son arrivée à Guernesey, Juliette Drouet loge au Crown Hotel. Elle y a pour voisin Préveraud qui a aussi signé la Déclaration, et a donc été expulsé de Jersey.
2 Juliette cite approximativement le récit de Théramène, dans Phèdre de Racine : « À peine nous sortions des portes de Trézène,/ Il était sur son char. Ses gardes affligés/ [...]/ L’œil morne maintenant et la tête baissée/ Semblaient se conformer à sa triste pensée ». (Acte V, scène 4).
a « cabrioles ».
b « piole ».
c « Hypolite ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle suit Hugo, expulsé de Jersey, à Guernesey.
- 8 févrierMort d’Abel Hugo (né en 1798).
- 20 juinFête en l’honneur de Hugo dans son jardin.
Après la crise de démence de Jules Allix dans la nuit du 10 au 11 octobre, on met fin aux séances de tables parlantes. - 17 octobreHugo fait partie des signataires, dans le journal L’Homme, d’une déclaration s’opposant à l’expulsion de trois journalistes.
- 31 octobreHugo, François-Victor et Juliette quittent Jersey pour Guernesey. Hugo et son fils vont à l’Hôtel de l’Europe. Juliette va au Crown Hotel, puis en location.
- 9 novembreHugo et les siens s’installent au 20, Hauteville.
- 14 décembreJuliette vient d’emménager au 8 rue du Havelet, chez Miss Le Boutillier.
