« 12 novembre 1855 » [source : BnF, Mss, NAF 16376, f. 344-345], transcr. Magali Vaugier, rév. Guy Rosa, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7190, page consultée le 25 janvier 2026.
Guernesey, 12 novembre 1855, lundi matin, 11 h. ¾
Bonjour, mon cher bien-aimé, bonjour, mon pauvre trop aimé, bonjour. Je
viens de voir partir tes malles1 avec un sentiment indéfinissable
de soulagement et de regret ; mais le regret de me séparer de cette
partie de toi-même l’emporte sur le soulagement de la fin de ma
responsabilité.
Je suis triste chaque fois que je m’éloigne de toi
soit en personne, soit en pensée, soit en objets qui t’appartiennent ou
que tu as touchés. Je suis triste de bien autre chose encore, mon Dieu,
mais c’est si fou que je ne veux pas te le dire pour ne pas me nuire
dans ton esprit et dans ta bonté. Il fait bien beau aujourd’hui, mon
cher petit bien-aimé, est-ce que nous n’en profiterons pas pour
reconnaître un peu le pays ? J’ai hâte de me retrouver avec toi seul
pour sentir à mon aise rayonner ta présence sur mon âme. Et pourtant,
mon pauvre adoré, je me sens toute troublée à l’idée de me retrouver
seule avec toi. J’ai peur de mon insuffisance et j’ai honte de la
comparaison que tu ne peux pas ne pas faire entre la nullité de mon
esprit et l’importance attrayante de celui que tu viens de quitter. La
conviction profonde que j’ai que je ne te suffis pas me rend si
malheureuse que je voudrais pouvoir disparaître furtivement avant que tu
n’aies eu le temps de me prendre en horreur. Si la prière peut toucher
Dieu et le faire condescendre à des désirs humains, il exaucera la
mienne qui est de mourir avant que tu aies commencé à m’aimer moins. Il
n’y a pas de jour, par d’heure, pas de minute que je ne lui demande avec
toute la ferveur de mon amour. Mon Victor trop aimé, je crois sentir que
je touche à un moment de décisif et je tâche de grandir mon courage et
de multiplier mes forces à la mesure de mon amour ; j’espère y parvenir
et pourtant je fais plus que t’adorer.
Juliette
1 Juliette a gardé chez elle la malle aux manuscrits de Victor Hugo en attendant qu’il emménage au 20, Hauteville.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle suit Hugo, expulsé de Jersey, à Guernesey.
- 8 févrierMort d’Abel Hugo (né en 1798).
- 20 juinFête en l’honneur de Hugo dans son jardin.
Après la crise de démence de Jules Allix dans la nuit du 10 au 11 octobre, on met fin aux séances de tables parlantes. - 17 octobreHugo fait partie des signataires, dans le journal L’Homme, d’une déclaration s’opposant à l’expulsion de trois journalistes.
- 31 octobreHugo, François-Victor et Juliette quittent Jersey pour Guernesey. Hugo et son fils vont à l’Hôtel de l’Europe. Juliette va au Crown Hotel, puis en location.
- 9 novembreHugo et les siens s’installent au 20, Hauteville.
- 14 décembreJuliette vient d’emménager au 8 rue du Havelet, chez Miss Le Boutillier.
