« 16 février 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16351, f. 151-152], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4069, page consultée le 04 mai 2026.
16 février [1843], jeudi matin, 11 h.a
Je voudrais ne pas être injuste, mon Toto, je voudrais ne pas te faire de peine et
ne
pas ajouter à tes ennuis dans ce moment-ci. Mais vraiment je t’assure que le cœur
me
manque. Toujours être sacrifiée à tout : aux affaires, aux plaisirs et aux affections
de famille, ce n’est pas vivre et Dieu me pardonne ce que je vais dire, si c’est un
blasphème, mais si j’avais su il y a dix ans ce que je sais aujourd’hui, j’aurais
préféréb me tuer que d’accepter
la vie ainsi faite. Je suis toute prête même à y renoncer à cette vie. La condition
la
plus misérable est préférable à celle que je mène. Je suis comme une pauvre affamée
condamnée à vivre au milieu de gibiers, de pâtés et des fruits en peinture et quel
que
soit le mérite du tableau, il est difficile de se borner à la seule nourriture des
yeux. Moi je n’ai du bonheur que la peinture, du plaisir qu’en carton.
Depuis
trois ans, je suis à ce régime et je suis au bout de mes forces et de mon courage.
Il
est bien clair que tu n’as plus d’amour pour moi. Par un effet de ta générosité
admirable, tu me combles d’autant plus de ton dévouement que tu m’aimes moins. Mais
cela ne me fait pas plus d’illusion que cela ne me satisfait. J’aime mieux rien que
cette espèce de retraite de l’amour. Je renonce à ma part de sociétaire. J’aime mieux mourir de faim, libre, que de vivre à l’état de
servante qu’on engraisse à rien faire en récompense de ses anciens services.
J’ai le cœur plein de tristesse et de désespoir quand je pense à tout ce que j’ai
souffert depuis trois ans pour aboutir à n’être plus aimée. Je sens que je suis folle
de chagrin et que je ferais quelque extravagance. J’aime mieux te quitter et dans
ton
cœur tu l’aimes mieux aussi : allons, un peu de franchise de ta part et tu seras
délivré de moi.
Juliette
a Sous la date sont notées deux croix : « XX ».
b « préférée ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
les répétitions et la création des Burgraves à la Comédie-Française sont compliquées par un procès et une cabale. Au retour de leur voyage en Espagne et dans les Pyrénées, ils apprennent la mort par noyade de Léopoldine, fille aînée de Hugo.
- Janvier-févrierRépétitions des Burgraves. Le rôle de Guanhumara ayant été retiré à Mlle Maxime, on cherche à la remplacer. Après Mlle Fitz-James, c’est Mme Mélingue qui est finalement choisie.
- 14 et 15 févrierMariage de Léopoldine Hugo et Charles Vacquerie.
- 7 marsPremière des Burgraves à la Comédie-Française.
- PrintempsHugo fait la connaissance au printemps de la femme de lettres Léonie d’Aunet, épouse Biard, et débute avec elle une liaison au printemps, ou à l’automne, ou en mai 1844, qui ne sera révélée à Juliette Drouet qu’en 1851.
- 18 juillet-12 septembreVoyage en Espagne et dans les Pyrénées, interrompu par la nouvelle de la mort de Léopoldine Hugo, noyée dans la Seine, à Caudebec, près de Villequier, avec son mari Charles Vacquerie, le 4 septembre. Hugo l’apprend le 9, en lisant le journal, à Rochefort. Léopoldine a été enterrée le 6 septembre, à Villequier. Retour précipité à Paris.
