« 17 février 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16351, f. 153-154], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4070, page consultée le 27 janvier 2026.
17 février [1843], vendredi, 11 h. du matin
Mon bien-aimé, mon cher bien-aimé, ne sois pas triste. Tu n’as pas le droit. Tu es
le
plus beau, le plus noble, le plus grand et le plus aimé de tous les hommes. Il faut
que tu en sois le plus heureux et tu le seras. Quoi que tu en dises, je ne crois pas
à
ton égoïsme, et si tu étais bien sûr que ton enfant est
heureuse, parfaitement heureuse avec son mari comme tu es sûr du bonheur que tu lui
as
donné depuis qu’elle est au monde, ton chagrin serait bien adouci. Eh ! bien, mon
Toto
bien-aimé, cette conviction, je l’ai, moi, je voudrais te la donner et la faire entrer
dans ton âme aussi entière et aussi consolante qu’elle l’est dans la mienne. Pour
cela
il faudrait autre chose qu’une plume dont je ne sais pas me servir, que des mots dont
le plus éloquent ne vaut pas un baiser de la bouche qui aime. Il faudrait ton cœur
contre mon cœur, tes yeux dans les miens, tes lèvres sur les miennes et ton âme dans
mon âme. Tu sais, maintenant, s’il dépend de moi seule de te
consoler et de te rassurer sur le sort de ta bien-aimée fille. Pauvre ange, à la place
de mon amour tu as les affaires et les occupations de toutes sortes auxquelles je
t’ai
vu donner une quasi-préférence, espérant plus de consolation de la fatigue et de
l’ennui que des caresses et des tendresses de ta pauvre Juju. Je crois que tu t’es
trompé cette fois.
J’ai lu, à genoux, ce que tu as écrit cette nuit sur mon cher
petit livre rouge1. J’ai baisé tous les mots un à un, ligne à ligne, page à page.
J’aurais voulu les dévorer pour qu’ils soient plus prèsa de mon cœur.
J’ai cherché une lettre du 17 février 1842 que je savais avoir, et que j’ai trouvée, pour suppléer à la lacune qui
est dedans le livre. Cela n’empêche pas qu’il y ait un anniversaire de moins : celui
de 1834. Un jour que nous serons heureux, que tu n’auras
pas mal aux yeux, je te prierai de m’écrire quelques lignes rétrospectives sur ce pauvre anniversaire oublié. Et tu me les donneras,
n’est-ce pas mon adoré chéri ? En attendant, mon bien-aimé, ne sois pas triste, je
t’en supplie.
Juliette
1 Le livre rouge est le livre de l’Anniversaire. Il contient les mots d’amour adressés à Juliette pour leur date anniversaire de rencontre. Pour cette année, Hugo lui écrit : « 17 février 1843 / L’année dernière je n’ai point écrit sur ce livre. Tu étais malade et j’étais inquiet, et notre anniversaire de bonheur a passé, ma bien-aimée, sans que je lui aie souri. C’est un malheur que je me reproche presque aujourd’hui comme une faute. / Il importe en effet de marquer sur ce livre, et à cette date, année par année, tous les pas que nous faisons ensemble. Nous nous devons à nous-mêmes, ma Juliette, de témoigner de notre amour et de le glorifier solennellement chaque fois que cette douce époque revient. Une page qui manque à ce livre, il me semble que c’est une année qui manque à mon passé. / Hier j’ai marié ma fille, mon enfant bien-aimée. Elle me quitte. Je suis triste, triste de cette tristesse profonde que doit avoir, qu’a peut-être (qui le sait ?) le rosier au moment où la main d’un passant lui cueille sa rose. Tout à l’heure j’ai pleuré ; tu as caché ma tête dans ta poitrine ; et dans cette étreinte de douleur, comme il y a dix ans dans notre première étreinte d’amour, j’ai senti, mon ange, combien tu m’étais douce et combien je t’aimais. / Aime-moi toujours ainsi ! charme-moi, caresse-moi, soutiens-moi, console-moi. Oui, sois ma consolation comme tu es ma beauté ; comble avec ton amour tous les vides de mon cœur ; et fasse le ciel qu’après m’avoir ainsi aidé à vivre, tu m’aides un jour à mourir ! » (Pouchain, Cinquante ans de lettres d’amour, ouvrage cité, p. 63-64.)
a « prêts ».
« 17 février 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16351, f. 155-156], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4070, page consultée le 27 janvier 2026.
17 février [1843], vendredi soir, 6 h. ½
Que pourrais-je faire, mon adoré, pour adoucir tes regrets, pour tranquilliser ton
esprit, pour consoler ta pauvre âme si triste ? S’il suffisait de t’aimer pour cela,
tu n’aurais jamais senti la douleur que tu éprouves aujourd’hui, car je t’aime, mon
Victor bien-aimé, à rendre Dieu jaloux s’il pouvait l’être.
J’espère que la vue
de ta chère petite bonne femme te fera du bien et que tu seras moins triste ce soir.
Je le désire de toute mon âme car la pensée que tu souffres et que tu es malheureux
me
poigne affreusement le cœur.
Tu auras demain ton petit souper tout prêt. Je
tâcherai qu’il soit bon. De ton côté, tu tâcheras d’avoir bon appétit pour me faire
plaisir. Je regrette de n’avoir pas su que tu aurais besoin de ta cravatea pour demain. Je te l’aurais fait
blanchir toute prête. Si tu veux me la rapporter, quand tu t’en seras servi, je te
la
ferai apprêter et je te la garderai soigneusement pour le jour où tu en auras
besoin.
Pauvre ange du bon Dieu, ne sois pas triste si tu ne veux pas que je sois
moi-même la plus malheureuse des femmes. Ton sourire c’est ma joie, ta tristesse c’est
plus que de la tristesse pour moi. C’est un chagrin profond et inexprimable. Je t’en
prie mon adoré, ne sois plus triste. Que veux-tu que je fasse pour cela ?
L’impossible, t’aimer plus ou t’aimer moins ? Je le ferai..… si je le peux : mais
à l’impossible nul n’est tenu, dit-on, excepté une pauvre Juju
qui adore son Toto.
Enfin, mon pauvre amour, pour que tu reprennes ta jolie
petite figure douce et heureuse, je ne sais pas de quoi je suis capable. Je baise
tes
pauvres yeux et je leur défends de pleurer ou je me fâche.
Juliette
a « cravatte ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
les répétitions et la création des Burgraves à la Comédie-Française sont compliquées par un procès et une cabale. Au retour de leur voyage en Espagne et dans les Pyrénées, ils apprennent la mort par noyade de Léopoldine, fille aînée de Hugo.
- Janvier-févrierRépétitions des Burgraves. Le rôle de Guanhumara ayant été retiré à Mlle Maxime, on cherche à la remplacer. Après Mlle Fitz-James, c’est Mme Mélingue qui est finalement choisie.
- 14 et 15 févrierMariage de Léopoldine Hugo et Charles Vacquerie.
- 7 marsPremière des Burgraves à la Comédie-Française.
- PrintempsHugo fait la connaissance au printemps de la femme de lettres Léonie d’Aunet, épouse Biard, et débute avec elle une liaison au printemps, ou à l’automne, ou en mai 1844, qui ne sera révélée à Juliette Drouet qu’en 1851.
- 18 juillet-12 septembreVoyage en Espagne et dans les Pyrénées, interrompu par la nouvelle de la mort de Léopoldine Hugo, noyée dans la Seine, à Caudebec, près de Villequier, avec son mari Charles Vacquerie, le 4 septembre. Hugo l’apprend le 9, en lisant le journal, à Rochefort. Léopoldine a été enterrée le 6 septembre, à Villequier. Retour précipité à Paris.
