« 6 décembre 1837 » [source : BnF, Mss, NAF 16332, f. 140-141], transcr. Sylviane Robardey-Eppstein, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11299, page consultée le 24 janvier 2026.
6 décembre [1837], mercredi midi
Bonjour mon petit homme chéri. Vous aurez eu bien froid cette nuit, à moins que vous
n’ayez pris pour couverture celle de madame P de V1. ce qui me paraît n’être pas aussi impossible que son
mari le croit. Je vous préviens qu’il m’a poussé des idées de jalousie cette nuit
qui
ne font que croître et embellir et pour peu que vous tardiez encore longtemps à venir
elles seront indéracinables. Je suis plus que triste de voir avec quelle indifférence
tu me traites maintenant. Autrefois tu étais si plein d’empressements. Il me semble
que je n’ai rien fait pour les perdre et cependant voici qu’il est plus de midi et
je
ne t’ai pas vu et il est probable que je ne te verrai pas avant tantôt quand tu te
seras bien prodigué à tout le monde. C’est une différence d’avec tes manières passées
que je ressens bien vivement je t’assure. Si je ne me retenais pas de toutes mes
forces, je pleurerais à chaudes larmes.
J’ai là une lettre de mon père2 que je n’ai pas ouverte et que je n’ai pas lue. À quoi bon tant de précaution pour un homme qui en as si peu pour
moi3 ? Mon Dieu que je suis malheureuse. Il y
a bien longtemps que je le sens mais jamais encore autant qu’aujourd’hui. C’est que
jamais peut-être je ne t’ai plus aimé. Si j’étais maîtresse de ne pas t’écrire, je
m’en serais abstenue ce matin parce que ce que j’avais à te dire n’était que triste
et
ennuyeux et que ce n’est pas le moyen de te donner de l’attrait pour moi. Mon Dieu
que
je souffre.
Juliette
2 René-Henry Drouet, son oncle qu’elle considère comme son père parce qu’il l’a recueillie orpheline et en partie élevée.
3 Le 25 novembre, Juliette avait reçu une lettre provenant de chez son père, qu’elle avait ouverte sur le champ. Hugo lui interdit d’habitude d’ouvrir le courrier en son absence.
« 6 décembre 1837 » [source : BnF, Mss, NAF 16332, f. 142-143], transcr. Sylviane Robardey-Eppstein, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11299, page consultée le 24 janvier 2026.
6 décembre [1837], mercredi après-midi, 4 h. ½
Est-ce que ça n’est pas vraiment bien triste pour moi la manière dont je passe mes
jours et mes nuits à t’attendre inutilement ? Est-ce que je suis injuste et exigeante
de me plaindre de cette absence continuelle ? Est-ce qu’il est possible que ça n’use
pas mon courage dans un temps donné ?
Je sais bien que tu as des affaires et de
très importantes même. Mais je sais bien aussi que si tu m’aimais comme je t’aime
tu
trouverais moyen quelles quea
soient ces affaires de venir me voir un moment dans la journée. Mon voisinage n’est bon qu’à ça.
Je sens bien que je suis
absurde de me plaindre d’un éloignement dont tu ne t’aperçoisb pas peut-être. Ce qu’il faut, le
seul remède à ce mal, c’est de me séparer de toi sans plainte et sans éclat. Je le
sens bien et à force de le sentir j’aurai le courage de le faire. Le jour où cela
arrivera tu ne pourras pas dire que je ne t’ai pas prévenu car toutes mes lettres,
à
quelques rares exceptions près, sont pleines de tristesse et de découragement causé
par ton absence continuelle et par la froideur de tes manières.
Il est certain
que dans la position gênée et précaire dans laquelle je suis, je fais plus qu’une
folie en m’obstinant à conserver une liaison qui ne nous
donne aucun bonheur ni à l’un ni à l’autre. Voilà déjà bien longtemps que je le
sens et que je te le dis sans pour cela obtenir que tu fasses attention à mes
plaintes. Aussi, je n’espère pas un grand soulagement de celle-ci. Tu ne m’aimes plus,
c’est pas ta faute. Moi je t’aime toujours, ce n’est pas la mienne.
Juliette
a « quelques ».
b « t’apperçois ».
« 6 décembre 1837 » [source : BnF, Mss, NAF 16332, f. 144-145], transcr. Sylviane Robardey-Eppstein, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11299, page consultée le 24 janvier 2026.
Mercredi 6 décembre [1837], le soir, 9 h. ¼
Je viens de faire ta copie, mon cher bien-aimé. Maintenant
je peux te demander pardon de la lettre féroce et stupide que je t’ai écrite tantôt.
Mon excuse est dans mon amour. Si je ne t’aimais pas je ne souffrirais pas de ton
absence et si je ne souffrais pas je serais peut-être spirituelle et à coup sûr bonne.
Mais je t’aime voilà le grand malheur et aussi le grand bonheur car ce soir en te
regardant et en t’écoutant parler j’étais au ciel. Il est vrai que j’en suis
redescendue à 7 h. sonnant mais c’est égal, le bonheur reste
comme un parfum qui s’imprègne dans l’âme et qu’on conserve longtemps après que la
cassolettea a disparu. Je
t’aime tant mon Dieu. Mais voilà que je redis encore ces deux mots-là. C’est absurde
et tes oreilles ne doivent plus les entendre, pas plus que les habitants d’Anvers
n’entendent leur carillon qui sonne de cinq minutes en cinq minutes1. Je devrais vraiment tâcher de me
retenir un peu ne fût-ce que pour te faire apercevoirb que ton carillon ne va plus. Mais
je ne le peux pas. J’y reviens malgré moi sans pouvoir m’arrêter. Ça tient peut-être
à
ce que je suis mal MONTÉE2, qu’enc dis-tu ?
Soirpa, soir man. Ça m’est égal de perdre notre procès à présent3. Vous
avez si bien parlé, mon amour, qu’il m’importe peu4 que nous soyons condamnés à
n’importe quelles GALÈRES. Quant à votre discours5 on
ne peut pas le condamner À MORT c’est [ce] qui me console et les
désolera éternellement. Et moi je t’adore voilà tout.
Juliette
1 Depuis le XVIe siècle, le carillon d’Anvers avait acquis une renommée universelle avec ses 60 cloches auxquelles avaient ultérieurement été ajoutées 32 petites cloches qui sonnaient toutes les heures et demi-heures ainsi que tous les quarts d’heure et demi-quarts d’heure. De nombreux voyageurs avaient rapporté les inconvénients de cette nuisance sonore à laquelle les Anversois s’étaient habitués.
2 Le terme mis en exergue signale le registre sexuel. Juliette brode sur le thème de l’horlogerie (monter/remonter), métaphore déjà utilisée par Hugo dans ses notes autour de 1828. Sa phrase, restée célèbre, a souvent été reprise par les humoristes machistes : « L’homme a reçu de la nature une clef avec laquelle il remonte sa femme toutes les vingt-quatre heures » (cité par Henri Guillemin, Hugo et la sexualité, Paris, Gallimard, 1954, p. 13).
3 Après l’audience de la veille dans le procès entre Victor Hugo et la Comédie-Française, il faut attendre le décret de la Cour royale qui sera rendu sous huitaine.
4 Juliette pense peut-être à une réplique tirée de Lucrèce Borgia, lorsque don Alphonse ordonne à Lucrèce de tuer Gennaro et lui dit : « La manière m’importe peu ». La formule mise en exergue dans la phrase suivante (« À MORT ») pourrait confirmer cette hypothèse.
5 L’intervention finale de Victor Hugo lors de l’audience du 5 décembre dans le cadre du procès contre la Comédie-Française a été sténographiée par la Gazette des tribunaux. Le Journal des débats publie les échanges des avocats ainsi que le discours de Hugo dans son numéro du 6 décembre 1837.
a « cassollette ».
b « appercevoir ».
c « quand ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
ils voyagent en Belgique, où elle prend le train pour la première fois.
- 20 févrierMort d’Eugène, frère de Victor Hugo, à Charenton.
- 26 juinLes Voix intérieures.
- 3 juilletPromu officier de la Légion d’Honneur.
- 14 août-14 septembreVoyage avec Hugo en Belgique et dans le nord de la France.
