« 13 octobre 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16372, f. 43-44], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8780, page consultée le 04 mai 2026.
Jersey, 13 octobre 1852, mercredi matin, 11 h. ½
Je ne m’étonne pas, mon cher bien-aimé, de ne pas t’avoir vu ce matin et je ne m’étonnerai pas davantage de ne pas te voir aujourd’hui à cause de la dernière journée que ton fils Victor passe avec toi1. Mais, quelles quea soientb ma résignation et ma raison à ce sujet, je n’en suis pas moins toute triste et toute vide comme si mon âme était absente de moi-même. Mais je ne veux pas que la pensée de mon isolement trouble ton bonheur, hélas !, si limité. Je veux au contraire que tu sois tout entier à ce cher fugitif et que tu n’en perdes pas une seconde. Je n’en serai d’ailleurs que plus fondée à te demander plus tard un peu de bonheur pour moi-même. D’ici-là je vais CORRIGER votre exemplaire. Vraiment, si vous ne m’aviez pas pour vous aider dans vos travaux, qu’est-ce que vous deviendriez, mon pauvre aigle de somme2 ? Heureusement que je suis là pour relever vos fautes d’orthographe et redresser sur pied votre français caduque et académique. Oh ! ce n’est pas par modestie mais je sens bien que ma cinquième roue s’ajuste merveilleusement bien à votre carrosse littéraire3 et que ma mouche bourdonne très utilement autour de votre coche de lettres. Voime, voime, si ces deux choses, la cinquième roue et la mouche, n’étaient pas inventées, je les aurais supplééesc avec avantage. Cela ne m’empêche pas nonobstant de tenir très agréablement ma place dans la création et la littérature. Mais j’aimerais mieux à choisir ne faire d’embarras que dans votre cœur. Malheureusement je le crois fort encombré et c’est à grand peine si je peux y glisser mon âme à travers les fentes. Cependant c’est à quoi je m’efforce le plus.
Juliette
1 Le 14 octobre 1852 François-Victor quitte Jersey pour regagner Paris.
2 Métaphore originale formée sur « bête de somme ».
3 « Ma cinquième roue s’ajuste merveilleusement bien à votre carrosse littéraire », citation de la fable de La Fontaine, Le coche et la mouche.
a « quelque ».
b « soit ».
c « supplée ».
« 13 octobre 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16372, f. 45-46], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8780, page consultée le 04 mai 2026.
Jersey, 13 octobre 1852, mercredi après-midi, 1 h.
Il y a longtemps qu’il n’a fait un si beau temps dans cette île trop variable. J’espère que vous aurez eu l’esprit, tous tant que vous êtes, d’en profiter sur la terre et sur l’onde ? Quant à moi, si je pouvais me décider à sortir sans vous, je l’aurais fait de préférence aujourd’hui mais je suis incapable de cette vaillantise, et, plutôt que d’aller chercher moi-même votre cher petit cœur, que je grille de posséder, je viens d’y envoyer Suzanne. La seule pensée de sortir sans toi me fait monter le sang à la tête et me serre le cœur. Ce n’est pas par exigencea, tu le sais bien, n’est-ce pas ? C’est une douce habitude, qui s’est faite nature en moi, de ne sortir, de ne respirer qu’avec toi, si bien que je ne peux pas m’en défaire. Du reste, je suis assez mal à mon aise depuis quelques jours pour désirer rester chez moi. Cette nuit j’ai eu des crampes là où il m’aurait semblé impossible d’en avoir si je n’en avais pas fait la douloureuse expérience cette nuit. Ajoutes-y des douleurs d’entrailles qui me tourmentent depuis plusieurs jours et tu verras que, autant par prudence que par antipathie, je fais bien de rester chez moi et de t’y attendre avec patience et courage. J’ai eu il y a une heure le spectacle d’un convoi jersiais avec corbillard panaché et voiture de deuil à la suite. Le cocher et les porteurs avaient des aunes de crêpe à leurs chapeaux avec des nœuds gigantesques. Il paraît que tout ce luxe mortuaire s’adressait à un veuf célibataire, mon voisin, mort à la suite d’une attaque d’apoplexie. Mais à quoi bon ces détails funéraires en présence de ce beau soleil dans le ciel et de mon rayonnant amour dans le cœur ? J’aime bien mieux te baiser depuis la tête jusqu’aux pieds.
Juliette
a « exigeance ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle accompagne Hugo en exil, en Belgique d’abord, à Jersey ensuite.
- 5 janvierHugo s’installe au 16 de la Grand’Place à Bruxelles. Juliette habite chez ses amis Luthereau, galerie des Princes, 11 bis passage Saint-Hubert.
- 1er févrierHugo s’installe au 27 de la Grand’Place.
Charles, puis François Victor, rejoignent leur père. - 19 avrilMenacé d’expulsion, Hugo prend la décision de s’exiler à Jersey.
- 8-9 juinVente du mobilier parisien de Hugo.
- 31 juilletLa femme de Hugo, sa fille et Auguste Vacquerie arrivent à Jersey.
- 1er aoûtEmbarquement à Anvers de Hugo, son fils Charles et Juliette Drouet, pour Jersey, via Londres.
- 5 aoûtNapoléon-le-Petit publié à Bruxelles. Hugo, accompagné de son fils Charles et de Juliette, arrive en exil à Jersey.
- 5 aoûtJuliette Drouet loge à l’hôtel du Commerce, puis à Nelson Hall, puis à l’Inn Richland, au Hâvre-des-Pas.
- 16 aoûtHugo s’installe à Marine-Terrace avec les siens.
