1 avril 1850

« 1 avril 1850 » [source : MVH, α 8357], transcr. Nicole Savy, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d14833e25, page consultée le 01 mai 2026.

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Bonjour, mon Toto, bonjour, mon bien-aimé, bonjour, comment vas-tu ? Ton rhume, ton estomac, comment vont-ils ? Voici un temps plus favorable à ces sortes d’indispositions, mais encore faudrait-il que de ton côté l’excès de ton travail n’en paralysea pas la bonne influence.

J’attends bien impatiemment que les deux lois sur la presse et sur la déportation soient passées ou rejetées1 temps. D’ici là il faut que je me résigne à te voir souffrant, fatigué, préoccupéb et ennuyéc. Toutes choses qui ne vont pas à ton aimable et splendide nature et qui me tourmentent et me découragent au dernier point.

C’est aujourd’hui, enfin que je rentre dans mes sorties. C’est aujourd’hui que je reprends mes courses échevelées avec vous. Jusqu’à présent le froid, la galed et autres choses désagréables et suspectes m’avaient retenue prisonnière chez moi, ce dont j’enrageais bien fort pendant que vous en riiez dans votre barbe, mais aujourd’hui rien ne me retient plus, je sors de mon caractère et de mon trou et je me répands en invectives sur les thermomètres, sur les somnambules2 charmes. Je reprends mes fonctions de caniche trop longtemps délaissées mais non dédaignéese.

Résignez-vous, mon amour, et venez me chercher de bonne heure pour que nous n’ayons pas à courir si fort pour rattraper le temps en retard. Jusque là soignez-vous, dormez, mangez des viandes blanches et ne travaillez pas. Je vous l’ordonne, nous verrons si vous m’obéirez. Voime, voime, avec cela que vous faites cas des ordonnances de Juliette, même en avril, c’est drôle. Mais peu respectueux. Taisez-vous et obéissez. Je vous constitutionnalise du coup.

Juliette


Notes

1 Victor Hugo se bat alors contre la loi Rouher qui entend établir une peine politique de déportation, qu’il juge inique, et bientôt pour défendre la liberté de la presse. Ses discours (le 5 avril contre la déportation, le 9 juillet pour la presse) rencontrent un grand succès à gauche et déchainent une violence inouïe à l’Assemblée nationale.

2 Pour soigner sa gale, Juliette consulte depuis le 6 mars une « somnambule », nous dirions aujourd’hui une hypnotiseuse.

Notes manuscriptologiques

a « paralysa ».

b « préocupé ».

c « ennuié », graphie d’époque.

d « galle ».

e « délaissés mais non dédaignés ».


« 1 avril 1850 » [source : BnF, Mss, NAF 16368, f. 91-92], transcr. Anne Kieffer, rév. Jean-Marc Hovasse, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d14833e25, page consultée le 01 mai 2026.

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Vous savez, mon petit homme, que je vous dois deux gribouillis d’hier et que je suis femmea à vous les rendre quand je devrais pêcher…… à la ligne tous les poissons d’avril plus nombreux et plus variés que ceux de la pêche miraculeuse. Résignez-vous donc de bonne grâce à cette abondance de MATIÈRES qui ne fera pas ÉVÉNEMENT dans votre vie mais qui dégagera autour de vous un petit nuage d’ennui et d’embêtement tout à fait étranger à votre atmosphère. Il est bon que de temps en temps vous respiriez ces parfums épais de stupidité et de balourdises. Les bonnes odeurs, les beaux esprits ont besoin de ces antithèses pour être plus vivement appréciés. À ce point de vue je vous rends service en vous empêchant de vous blaser sur les jolies femmes et le beau langage. Je suis votre FÉAU et vous êtes mon papilliiiiiiiion, mon ZÉPHIR et mon représentant. Voilà tout mais vous pourriez encore être autre chose de moins léger, de moins mythologique et de moins fantastique. Ce n’est pas ma faute si vous n’êtes pas davantage. Les encouragements ne vous manquent pas mais cela ne suffit pas pour faire de vous un foudre d’amour et un héros de persévérance et de fidélité. D’un autre côté je reconnais qu’il y a dans ma personne, sinonb dans mon cœur, des repoussoirs invincibles. C’est ce qui vous excuse à mes yeux sans vous autoriser pourtant à user du prétexte pour faire le joli cœur et le galant avec les Olympec dont vous êtes assailli. Ah ! mais non, ah ! mais non, ah ! mais non. Je vous ficherai plutôt des coups de couteau bien REPASSÉSd, le couteau et les coups. Voilà mon opinion.

Juliette


Notes manuscriptologiques

a « que je ne suis pas femme » avec ratures sur « ne » et « pas ».

b « si non ».

c « Olympes ».

d « REPASSÉ ».


« 1 avril 1850 » [source : MVH, α 8358], transcr. Nicole Savy, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d14833e25, page consultée le 01 mai 2026.

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Pendant que j’y suis il ne m’en coûtera pas davantage ? Je continue donc sans remordsa et sans m’arrêter. D’ailleurs j’ai à vous remercier de la part de mes petites filles qui ont été les plus heureuses des péronnelles hier. Elles n’avaient jamais vu le Théâtre italien, elles n’avaient jamais entendu d’opéra, les MALHEUREUSES. Aussi ont-elles été dans l’éblouissement et dans l’ébouriffement hier au soir. Nous avons trouvé les marquis en arrivant. Cela m’a été d’autant plus agréable que, outre leur auguste présence, ils m’ont aidée hier à reconduire mes jeunes filles à leur domicile respectif et qu’ils en ont été pour les frais que j’aurais été forcée de faire. Ce qui, vu l’état de la caisse, m’aurait assez embarrassée. Du reste j’ai cru un moment qu’on nous renverrait sans spectacle hier. Il y a eu à ce qu’il paraît grabuge dans les coulisses entre la Persiani et la d’Angri1 moment où le public PARFUMÉ des Italiens s’est misb à chanter la Marseillaise, le chant du coq, les lampions et autres mélodies empruntées aux théâtres royaux des Funambules et Lazari2 bouge. Enfin grâce à l’écharpec du commissaire et à sa toute-puissante intervention nous avons eu Il Barbiere avec la d’Angri. Tout cela a fait finir le spectacle une heure plus tard et sans la présence de mes Montferrier j’aurais été fort empêtrée de mes deux fillettes. Heureusement que, contrairement à mon habitude, j’avais un contre-guignon dans la personne de mon bon gros marquis. Je suis rentrée à une heure du matin chez moi ; le temps de me déshabiller, de me débarbouillerd et de me coucher il était deux heures. J’étais réveillée à sept.

Ceci n’est point mal pour une simple Juju qui n’en fait pas son état ?


Notes

1 On donnait aux Italiens, le 31 mars au soir, le Barbier de Séville de Rossini avec deux célèbres cantatrices, la soprano Fanny Persiani et la contralto grecque Elena d’Angri dans le rôle de Rosine.

2 Deux théâtres populaires (pantomimes, acrobaties) du boulevard du Temple. Le mime italien Lazari fut le fondateur du second, à la fin du XVIIIe siècle.

Notes manuscriptologiques

a « remord ».

b « c’est mis ».

c « l’écharde ».

d « barbouiller ».


« 1 avril 1850 » [source : MVH, α 8359], transcr. Nicole Savy, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d14833e25, page consultée le 01 mai 2026.

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Oh ! vous les goberez tout du long. Je ne vous ferai pas grâce de la queue d’un seul. D’abord le temps est à la sève, à la fraye1 et autres pullulants. Moi je suis aux boutons, à la galea, à l’amour et autres croissants, avec ou sans calemboursb que je pourrais multiplier indéfiniment si j’en avais le temps. Votre supplice d’ailleurs peut être modifié, diminué et même supprimé tout à fait par votre simple volonté donc je ne vous plains pas. Le mien à moi n’a pas cette même élasticité, il faut que je le subisse quand, comme et autant que vous le voulez. Aussi je me plains comme trois [illis.] et je couve une sourde rancune qui n’entendra ni ! : à hue ! ni : à dia !c le jour de la vengeance arrivée. Vous êtes averti, méfiez-vous.

Allons bon voici la cheminée de ma chambre à coucher qui ne peut plus rester ouverte. Probablement cette stupide Suzanne l’aura fermée avec tant de brutalité qu’elle aura décroché le contrepoids. Il faudrait la démonter pour le raccrocher, pour cela il faut le fumiste et tout son aimable attirail. D’un autre côté la saison est bien avancée, il fait doux aujourd’hui, j’ai presque envie de faire du feu dans le salon et de l’habiter. Tu me diras ce que tu en penses. Je ferai ce que tu voudras, excepté de manquer les occasions de te voir et de te conduire je t’obéirai aveuglément.

À ce sujet je te dirai que je n’irai pas chez ma marquise que pour ma consultation 2 , à moins que tu ne m’affirmes que tu ne pourras pas venir avant ton dîner. Dans ce cas-là, mais dans ce cas-là seulement, j’irais manger chez elle aujourd’hui. Tu me diras cela tantôt, la main sur la conscience. En attendant je t’aime de toute mon âme.

Juliette


Notes

1 Saison de reproduction des poissons.

2 Il s’agit de la « somnambule », hypnotiseuse probablement conseillée par M. de Monteferrier pour soigner la gale de Juliette.

Notes manuscriptologiques

a « galle ».

b « calembourgs ».

c « ah hue et ah dia ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

Hugo compose de nombreux dessins dans l’atelier qu’il a installé chez elle

  • 15 janvierDiscours de Hugo sur la liberté de l’enseignement.
  • 5 avrilDiscours de Hugo contre la déportation.
  • 18 maiAngelo tyran de Padoue est repris pour 14 représentations et 5 en 1851. La distribution est la suivante : Beauvallet est toujours Angelo, Maillart remplace Geffroy dans Rodolfo, Maubant remplace Provost dans Homodei. Les deux sœurs Félix jouent respectivement Catarina (Rebecca) et la Tisbé (Rachel).
  • 21 maiDiscours de Hugo sur le suffrage universel.
  • 9 juilletDiscours de Hugo sur la liberté de la presse.
  • 4 décembreHugo, qui souffre de maux de gorge depuis plusieurs mois, se fait opérer de la luette.