« 9 octobre 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16352, f. 185-186], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10761, page consultée le 24 janvier 2026.
9 octobre [1843], lundi matin, 9 h.
Bonjour, mon Toto bien-aimé, bonjour mon adoré petit homme, bonjour, bonjour, je
t’aime.
Il y a aujourd’hui un mois nous apprenions cette fatale catastrophe1. Tant que je vivrai, mon adoré, j’aurai devant les yeux
ta pauvre figure toute renversée. Tant que je vivrai je sentirai au cœur la douleur
que j’ai éprouvéea en lisant cette
horrible nouvelle. Je demanderai bien de mourir tout de suite plutôt que de te voir
jamais en proie au désespoir dans lequel je t’ai vu. Pauvre homme adoré, tu n’as pas
manqué de courage mais je sentais tout ce que tu souffrais à travers la résignation
extérieure que tu t’imposais. Mon adoré, mon adoré sois béni dans tes autres enfants.
Qu’ils fassent ta joie et ton bonheur toute ta vie. C’est ma prière de tous les
instants.
Ces pauvres enfants doivent être rentrés dans le collège aujourd’hui,
Charles du moins. Il fait un temps affreux
ce matin. Il faut qu’il prenne bien garde à ne pas s’enrhumer. Ce sera un soin qu’il
faudra qu’il ait tout cet hiver. Ce sera encore un vide de plus chez toi aujourd’hui,
mon pauvre bien-aimé, que l’absence de ces chers enfants. Que ne puis-je remplir ta
maison d’amour de manière à ce que tu ne t’aperçoivesb pas de tout ce qui te manque. Ce n’est pas que l’amour me
manque, il est assez grand pour remplir la terre et le ciel mais cela ne suffit pas
pour remplir ton cœur. Mon cher adoré, pense que je t’aime plus que ma vie, pense
que
tout ce que tu souffres, je le sens doublé par mon amour. Aie pitié de nous deux,
mon
cher ange.
Je t’aime. Je baise tes beaux yeux adorés. Je vais travailler toute la
journée et puis quand j’aurai fini, je commencerai les manuscrits. Ne sois pas triste
mon bien-aimé, c’est-à-dire ne souffre pas. Je t’aime de toute mon âme.
Juliette
1 C’est à Rochefort, le 9 septembre, que Victor Hugo a appris la mort de sa fille Léopoldine, en lisant le journal dans un café.
a « éprouvé ».
b « apperçoives ».
« 9 octobre 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16352, f. 195-196], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10761, page consultée le 24 janvier 2026.
9 octobre [1843], lundi soir, 5 h. ½
Voilà un bien vilain temps, mon adoré, bien triste et bien froid. Pour moi je n’en
ai
pas besoin pour avoir la mort dans l’âme. Être séparée de toi aujourd’hui est un deuil
de plus pour mon pauvre cœur. Que fais-tu toi, mon pauvre ange ? Penses-tu un peu
à ta
pauvre Juju ? Depuis tantôt je travaille. Je n’avance pas beaucoup cependant. J’ai une
Cocotte et une Suzanne qui me font damner. L’une crie à tue-tête et
l’autre ne fait que des bêtises. Dans ce moment-ci elles me donnent quelque trêve.
Mais c’est égal, elles ne sont pas amusantes tous les jours.
J’ai envoyé acheter
des [produits ?] à la halle tantôt pour tes yeux. Il y en a 150 pour
3 francs 14 sous. Il faudra que j’envoie payer tes
souliers. J’attends que tu me dises si tu as besoin de bottes à Liège pour les
commander en même temps. J’oublie tous les jours de te le demander, je tâcherai d’y
penser ce soir.
Je vais passer une bien triste soirée, mon amour, si je ne te
vois pas un peu auparavant le dîner. Je ne suis vraiment pas récompensée, mon Toto.
Vous qui êtes si juste pour tout le monde, vous devez reconnaître que je ne suis pas
payéea selon mon amour. Pourquoi ne
venez-vous pas dans la journée, méchant homme ? Vous le pourriez si vous le vouliez
et
si vous m’aimiez. Taisez-vous, ne mentez pas, taisez-vous. Quand me donnerez-vous
ce
que vous me devez, mauvaise paie ? Mes quarante-six sous, mesb 10 sous et demic, mesd deux sous, mes deux sous et puis encore mes deux sous ? Je vous
préviens que je ne lâche pas MON MANUSCRIT sans argent. Arrangez-vous là-dessus comme
vous voudrez. C’est à prendre ou à laisser.
En attendant je vous aime à sèche et je vous désire trop pour mon bonheur.
Juliette
a « payé ».
b « mais ».
c « demie ».
d « mais ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
les répétitions et la création des Burgraves à la Comédie-Française sont compliquées par un procès et une cabale. Au retour de leur voyage en Espagne et dans les Pyrénées, ils apprennent la mort par noyade de Léopoldine, fille aînée de Hugo.
- Janvier-févrierRépétitions des Burgraves. Le rôle de Guanhumara ayant été retiré à Mlle Maxime, on cherche à la remplacer. Après Mlle Fitz-James, c’est Mme Mélingue qui est finalement choisie.
- 14 et 15 févrierMariage de Léopoldine Hugo et Charles Vacquerie.
- 7 marsPremière des Burgraves à la Comédie-Française.
- PrintempsHugo fait la connaissance au printemps de la femme de lettres Léonie d’Aunet, épouse Biard, et débute avec elle une liaison au printemps, ou à l’automne, ou en mai 1844, qui ne sera révélée à Juliette Drouet qu’en 1851.
- 18 juillet-12 septembreVoyage en Espagne et dans les Pyrénées, interrompu par la nouvelle de la mort de Léopoldine Hugo, noyée dans la Seine, à Caudebec, près de Villequier, avec son mari Charles Vacquerie, le 4 septembre. Hugo l’apprend le 9, en lisant le journal, à Rochefort. Léopoldine a été enterrée le 6 septembre, à Villequier. Retour précipité à Paris.
