« 28 février 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16370, f. 151-152], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8686, page consultée le 24 janvier 2026.
Bruxelles, 28 février 1852, samedi matin, 8 h.
Bonjour, mon petit homme, bonjour, dormez tranquille, je vous aime et je veille sur vous, attrapé. Ce qui ne m’empêche pas de laisser passer Marc Dufraisse et le bonhomme Roussel sans croiser ELLE ce qui est d’une consigne honnête et modérée comme vous voyez. Cependant ne profitez pas de ma tolérance pour passer toutes vos soirées chez Dumas sous prétexte de littérature1. J’aime mieux encore le carabinier de Charles bien qu’il ne soit pas amusant. Je vous passe encore la soirée d’aujourd’hui après quoi je m’insurge et je vous fiche des coups. En attendant je voudrais que vous me donnassiez à COPIRE parce que cela me reposerait de ma rédaction personnelle qui ne m’amuse pas du tout tant je trouve moyen d’être interminablement stupide dans mon récit. Je doute que tu puissesa rien trouver dans tout ce fatras de mots bien que je ne me sois pas permisb d’ajouter ou de rien retrancher de ce que j’ai vu. Mais comment l’ai-je vu ? Et de quelle façon je le raconte ? Voilà ce qui n’est pas drôle2. Quant à moi, je trouve toutes ces choses pourtant si terribles pour la plupart, si niaises et d’après moi si dépourvues d’intérêt qu’il me semble impossible que tu en tires aucun parti. Aussi, je voudrais me reposer de mon élucubration sur les vôtres. J’ai besoin de vivre avec ta pensée à défaut de ta chère petite personne que je vois si peu et si mal puisque je ne la vois jamais seule. Voilà un mois que ton fils est ici et tu n’as pas encore trouvé l’occasion de dîner une pauvre fois avec moi. Je ne veux pas te tourmenter, mon pauvre adoré, mais es-tu bien sûr d’y mettre beaucoup de conscience et beaucoup de bonne volonté ? Si cela est je n’ai qu’à rejeter sur la mauvaise chance la non exécution de tes bonnes promesses et qu’à me résigner jusqu’à des temps meilleurs, si jamais il en revient pour moi.
Juliette
1 Juliette soupçonne Alexandre Dumas d’entraîner Victor Hugo dans ses parties fines.
2 Hugo a demandé à Juliette d’écrire son témoignage sur le coup d’État.
a « puisse ».
b « permise ».
« 28 février 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16370, f. 153-154], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8686, page consultée le 24 janvier 2026.
Bruxelles, 28 février 1852, samedi soir, 5 h. ½
Vous êtes bien heureux, mon amour, d’en être quitte à si bon marché, convenez-en. Mais moi-même je l’ai échappé si belle que je ne sais pas vraiment lequel de nous deux il faut le plus féliciter de cette épreuve de l’eau et du feu qui pouvait avoir pour tous les deux des conséquences peut-être irréparables. J’en remercie le bon Dieu me promettant de ne plus risquer notre repos sur une pareille éventualité. Du reste Suzanne aurait été la discrétion même si ton fils avait été là. Elle se serait bornéea à déposer son charbon et à venir prendre de nouveaux ordres auprès de toi, ce qui n’est pas trop bête pour une fille seule. Je ne veux pourtant pas te retirer le thème dramatique que tu as entrevu tout à l’heure. Je te permets de le développer et de l’embellir de toutes sortes de variantes drolatiques. Tu peux même y ajouter la partie Juju qui gobe toutes les vieilles lettres antédiluviennes comme autant de poulets nouveaux. Ceci ne sera pas le moins farce de la chose et j’ose espérer que je ne serai pas celle qui en rira le moins. Jusque-là, mon pauvre doux scélérat, mon grand misérable, je vous permets de bien dîner aujourd’hui et de dîner encore mieux chez Mme D1. lundi. Que diable c’est bien le moins que je vous laisse prendre des forces pour toutes les algarades que je vous fais si bêtement. Tâchez de ne pas trop vous déshabituer de moi et venez le plus tôt que vous pourrez ce soir. Je vous adore.
Juliette
1 À élucider.
a « borné »
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle accompagne Hugo en exil, en Belgique d’abord, à Jersey ensuite.
- 5 janvierHugo s’installe au 16 de la Grand’Place à Bruxelles. Juliette habite chez ses amis Luthereau, galerie des Princes, 11 bis passage Saint-Hubert.
- 1er févrierHugo s’installe au 27 de la Grand’Place.
Charles, puis François Victor, rejoignent leur père. - 19 avrilMenacé d’expulsion, Hugo prend la décision de s’exiler à Jersey.
- 8-9 juinVente du mobilier parisien de Hugo.
- 31 juilletLa femme de Hugo, sa fille et Auguste Vacquerie arrivent à Jersey.
- 1er aoûtEmbarquement à Anvers de Hugo, son fils Charles et Juliette Drouet, pour Jersey, via Londres.
- 5 aoûtNapoléon-le-Petit publié à Bruxelles. Hugo, accompagné de son fils Charles et de Juliette, arrive en exil à Jersey.
- 5 aoûtJuliette Drouet loge à l’hôtel du Commerce, puis à Nelson Hall, puis à l’Inn Richland, au Hâvre-des-Pas.
- 16 aoûtHugo s’installe à Marine-Terrace avec les siens.
