« 27 février 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16370, f. 147-148], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8685, page consultée le 24 janvier 2026.
Bruxelles, 27 février 1852, vendredi matin, 8 h.
Bonjour mon tout doux adoré, bonjour, mon pauvre souffrant, comment as-tu passé la nuit ? Vraiment, mon petit homme, tu déjeunes trop tard. Il faut absolument que tu distribuesa plus régulièrement tes heures de manger. Ton fils mangera quandb il lui plaira, c’est tout simple et cela n’a pas d’inconvénient à l’âge qu’il a et le farniente auquel il s’abandonne. Mais toi c’est différent, tu brûles, comme on dit, la chandelle par les deux bouts, ce qui est tout à fait contraire à la raison et à l’économie hygiénique. Et puis, mon doux bien-aimé, puisqu’il faut que tu sortes, que tu marches, que tu ailles, que tu viennes pour ta santé il ne faut pas hésiter à te livrer à cette distraction et à cet exercice. Loin de te retenir c’est moi qui t’en supplie. J’aime mieux tous les inconvénients attachés à ces promenades fréquentes que celui de te voir souffrant comme hier au soir. Je ne peux pas te savoir malade, cela me rend trop malheureuse. Non, mon amour, tu n’es pas fait pour souffrir de tous les maux des autres hommes. Tu as le droit d’être un martyr, tu ne peux pas être un malade. Aussi il ne faut pas que tu le sois. Je ne veux pas que tu le sois n’importe à quel prix. Je te permets le régime des excursions chez Mme B…1 chez Mme J. Ch.2, partout enfin où les femmes sont respirables et sanitaires. J’en fais, pour mes attributions policières et édiliques3, une question de voirie et de santé publique. Ainsi, mon amour, vous pouvez vous livrer à toutes les rogations que réclament votre santé, votre bien-être, et votre bonheur, sans que je le trouve mauvais, AU CONTRAIRE. Vous pouvez même vous adjoindre pour ces courses médicales le bonhomme Roussel et Marc Dufraisse sans que j’y trouve à redire.
Juliette
1 Mme B. : à élucider.
2 Mlle J. Ch. : à élucider.
3 Néologisme construit à partir d’édile, magistrat municipal d’une grande ville.
a « distribue ».
b « quant ».
« 27 février 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16370 f. 149-150], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8685, page consultée le 24 janvier 2026.
Bruxelles, 27 février 1852, vendredi après-midi, 2 h.
Est-ce bien vrai que tu vas mieux, mon bien-aimé, et que tu as passé une bonne nuit ?
Je te sais si soucieux de ma tranquillité que je te crois fort capable de me cacher
la
mauvaise vérité comme s’il était possible que mon erreur puisse durer plus longtemps
que ton absence. Enfin, mon petit homme, je fais de mon mieux pour me persuader que
tu
ne me caches rien et je me réjouis de l’espoir de te voir guéri aujourd’hui. Mais,
mon
pauvre bien-aimé, est-ce que tu ne viendras pas m’en assurer avant l’heure de ton
dîner ? Est-ce que parmi tes courses et tes promenades tu ne trouveras pas le temps
de
monter jusque chez moi ? Si tu ne le peux pas absolument et si c’est contraire à ton
régime je m’y résigne et j’attendrai ton heure et ton moment. Jusque-là je fais de
nécessité vertu et je t’aime trop pour te tourmenter de mes EXIGENCES.
Suzanne
n’a pas pu joindre le bourgmestre aujourd’hui. On lui a dit d’y retourner demain à
18 h. Je ne serai pas absolument fâchée si je peux ravoir ces pauvres couverts dans
lesquels nous avons si souvent mangé de bon appétit ensemble. Il me semble qu’on ne
peut pas se refuser à faire ce que tu demandes. Au reste nous le saurons bientôt.
Ce
sera toujours une chose terminée de toute façon.
Mme Wilmen m’a apporté ce matin une
lettre de cette pauvre vieille folle ridicule que Mme Luthereau a expulsée de chez
elle je ne sais pourquoi et qui depuis ce temps pleure et se lamente sur ce procédé
excessif à tous les points de vue. Je lui ai fait dire toutes sortes de bonnes paroles
consolantes et cordiales, n’osant pas prendre sur moi de lui rien écrire avant de
t’en
avoir parlé. Tu verras cette lettre qui est celle d’une bonne femme et d’une raison
et
d’un cœur moins frivoles qu’on ne le supposerait en voyant sa personne extérieure.
Tu
me diras s’il y a lieu de lui répondre ou de me borner aux compliments de politesse
et
de condoléances. En attendant, mon Victor, je t’aime de toutes mes forces, de tout
mon
cœur et de toute mon âme.
Juliette
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle accompagne Hugo en exil, en Belgique d’abord, à Jersey ensuite.
- 5 janvierHugo s’installe au 16 de la Grand’Place à Bruxelles. Juliette habite chez ses amis Luthereau, galerie des Princes, 11 bis passage Saint-Hubert.
- 1er févrierHugo s’installe au 27 de la Grand’Place.
Charles, puis François Victor, rejoignent leur père. - 19 avrilMenacé d’expulsion, Hugo prend la décision de s’exiler à Jersey.
- 8-9 juinVente du mobilier parisien de Hugo.
- 31 juilletLa femme de Hugo, sa fille et Auguste Vacquerie arrivent à Jersey.
- 1er aoûtEmbarquement à Anvers de Hugo, son fils Charles et Juliette Drouet, pour Jersey, via Londres.
- 5 aoûtNapoléon-le-Petit publié à Bruxelles. Hugo, accompagné de son fils Charles et de Juliette, arrive en exil à Jersey.
- 5 aoûtJuliette Drouet loge à l’hôtel du Commerce, puis à Nelson Hall, puis à l’Inn Richland, au Hâvre-des-Pas.
- 16 aoûtHugo s’installe à Marine-Terrace avec les siens.
