« 30 avril 1846 » [source : BnF, Mss, NAF 16362, f. 427-428], transcr. Audrey Vala, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4921, page consultée le 25 janvier 2026.
30 avril [1846], jeudi matin, 8 h. ¾
Bonjour mon aimé, bonjour mon plus qu’aimé, bonjour mon adoré petit Toto, bonjour
de
la pensée, de l’âme et du cœur. Je suis consternée ce matin. Cette pauvre enfant a
passé une nuit blanche. La toux a repris avec la même intensité. Je suis tout à fait
démoralisée, car je vois que depuis cinq semaines elle est toujours dans le même état,
c’est-à-dire pire puisque les forces s’en vont de plus en plus1. Je suis furieuse contre ce
stupide Triger, s’il était venu hier, il
aurait pris jour avec moi pour une consultation qui devient de plus en plus urgente
et
puis il aurait peut-être avisé au moyen de lui faire passer une bonne nuit. Pourvu
qu’il vienne ce matin encore.
Tu vois mon cher bien-aimé, que je ne suis rien
moins que gaie. Hier à cette heure-ci, il me semblait que cette pauvre enfant était
sauvée, aujourd’hui je suis plus inquiète que jamais. Quel supplice que d’être sans
cesse ballotée entre la crainte la plus horrible et l’espoir le plus doux. Quand je
pense que tu as souffert ce supplice huit mois, je n’ai pas assez d’action de grâces
à
rendre au bon Dieu pour avoir terminé tous ces affreux tourments par une miraculeuse
guérison2. Hélas !
en fera t-il autant pour moi et combien de temps ai-je encore à supporter ces atroces
alternatives de mieux et de pire ? Car l’inquiétude est doublée de tout l’espoir qu’on
avait conçu auparavant. Ainsi je suis plus malheureuse aujourd’hui de toute la joie
que j’avais hier quand je croyais qu’elle allait mieux. Je ne suis pas généreuse,
mon
adoré, je te fais partager mes inquiétudes et mes ennuis sans égard pour la fatigue
que te donnenta ton travail et tes
affaires. Je t’en demande pardon, mais il me semble que je ne suis pas soulagée d’un
grand poids quand je t’ai dit mon chagrin.
Juliette
1 Claire mourra de la tuberculose en juin. Les premiers symptômes se sont déclarés fin mars.
2 Charles, fils de Victor Hugo, avait été veillé et soigné par son père, et avait réchappé du choléra en 1832.
a « donne ».
« 30 avril 1846 » [source : BnF, Mss, NAF 16362, f. 429-430], transcr. Audrey Vala, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4921, page consultée le 25 janvier 2026.
30 avril [1846], jeudi soir, 9 h. ½
Je viens me reposer auprès de toi, mon doux bien-aimé, des fatigues et des
inquiétudes de cette journée. Je suis lasse de corps et d’esprit, il faut que je
reprenne des forces et du courage dans mon cœur.
J’en étais là, mon adoré,
lorsque le domestique de M. Pradier est venu
savoir des nouvelles de ma fille1.
Pendant que je lui parlais dans le vestibule, cette pauvre enfant poussait des
gémissements qui me fendaient l’âme. Elle souffre horriblement et je prévois une
affreuse nuit. J’ai envie de ne pas me coucher, je veillerais auprès d’elle ou tout
au
moins auprès de mon feu. Je suis si tourmentée d’ailleurs que je ne pourrai pas
dormir. J’ai dit au domestique de prévenir M. Pradier que, si demain le vésicatoire
n’a pas produit le bon effet que le médecin en attend, je lui demanderai de m’envoyer
un ou deux des médecins qu’il m’a indiqués. Il faut enfin que je sache à quoi m’en
tenir sur cette pauvre et chère enfant. Je me reproche même d’avoir tant tardé. Je
suis triste, mon Victor adoré, je suis malade dans l’âme. Je me tourne vers toi pour
y
chercher des consolations et du courage. Ta douce pensée me ranime et me redonne de
la
confiance et de l’espoir. Il me semble impossible que le malheur m’atteigne tant que
tu m’aimeras. N’est-ce pas que j’ai raison de penser cela ? N’est-ce pas que tu
m’aimeras toujours, moi je t’aimerai même au-delà de cette vie.
Juliette
1 Claire souffre de la tuberculose qui l’emportera en juin. Juliette Drouet ignore la gravité exacte du mal.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
sa fille Claire meurt de la tuberculose. Le père biologique, James Pradier, et le père adoptif, l’accompagnent dans ce deuil. Celui-ci libère Hugo du blocage qui l’empêchait de se rendre sur la tombe de Léopoldine, où il se rend pour la première fois depuis trois ans.
- 28 marsCrise nerveuse de Claire.
- 1er-5 juinHugo, à la Chambre des Pairs, participe au procès de Pierre Lecomte, auteur d’un attentat manqué contre le roi. Lecomte sera guillotiné.
- 2 juinJuliette et sa fille s’installent à Auteuil, 56 rue de la Fontaine, dans un appartement que leur loue Pradier. Il refuse de louer un appartement plus confortable pourtant disponible dans le même immeuble.
- 21 juinMort de Claire Pradier.
- 23 juinEnterrement de Claire Pradier au cimetière d’Auteuil.
- Juin-juilletVictor Vilain réalise un buste en terre cuite de Juliette.
- 11 juilletAprès la découverte des dernières volontés de Claire, son corps est exhumé et transféré au cimetière de Saint-Mandé.
- 1er-2 aoûtVictor Hugo et Juliette partent en excursion le samedi toute la journée, et le dimanche matin, et prennent le chemin de fer.
- 25-28 septembreSéjour en Normandie, à Caudebec et Villequier.
