6 août 1848

« 6 août 1848 » [source : MVH, 8122], transcr. Anne Kieffer, rév. Michèle Bertaux, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4930, page consultée le 24 janvier 2026.

Bonjour, mon cher petit représentant, bonjour, mon cher petit homme, bonjour. Je ne sais pas à quelle heure tu t’es couché mais je t’ordonne de dormir et de te reposer. Je veux que tu sois gaia et fort pour aller avec moi très longtemps aujourd’hui. Si j’avais eu l’espoir que tu viennes me reconduire jusque chez moi je t’aurais fait de l’eau de pavots1 mais dans le doute je m’abstiens par ÉCONOMIE. Que le diable emporte l’économie et ceux qui l’ont inventée car c’est fort ennuyeux et fort gênant. Quant à moi en particulier elle m’embête supérieurement. Le jour où on décrètera son abolition j’illumine en verres de couleurs et je chante : des lam-pions. En attendant je fais le métier peu amusant de tirer sur des liards peu élastiques et de tuer mes poux pour en avoir la peau, toutes choses peu lucratives quoi qu’on en dise. Et puisque nous sommes sur les économies je vous demanderai quand vous comptez me donner cette fameuse culotte… de représentant que vous me devez depuis le jour de votre élection2 ! Je commence à suspecter votre bonne foi et à vous déclarer traître à la patrie, aux culottes et à Juju. Si vous ne vous dépêchez pas de remplir ce sacré engagement il pourra vous en arriver malheur. Je ne vous dis que ça.

Juliette


Notes

1 Ce remède est utilisé pour soigner les yeux de Victor Hugo.

2 Victor Hugo a été élu représentant du peuple lors des élections complémentaires des 4 et 5 juin 1848.

Notes manuscriptologiques

a « gaie ».


« 6 août 1848 » [source : MVH, 8123], transcr. Anne Kieffer, rév. Michèle Bertaux, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4930, page consultée le 24 janvier 2026.

Je me dispose à aller t’attendre, mon cher petit bien-aimé. Tâche que je ne t’attende pas trop longtemps, car, quoi que tu en dises, il est bien certain que tout le temps que j’attends est autant de perte pour moi. Il me semble que si tu avais voulu tu aurais pu déjeuner avec moi aujourd’hui ? Cela serait d’autant plus facile et plus juste que tu déjeunes et que tu dînes en famille tous les jours. AUTREFOIS je n’avais pas besoin de te prier pour cela. Maintenant mes supplications ne peuvent même plus rien obtenir de toi. Je sens que je deviens ennuyeuse. J’aime mieux rester bête et te parler politique. Au moins si cela ne t’amuse pas davantage cela ne me rendra pas odieuse à tes yeux. D’ailleurs je suis tout à fait de l’avis de M. Berryer sur cette loi de créances hypothécairesa qui est mauvaise dans le principe, dangereuse dans le résultat. Je m’associe à son vote et je fais la nique…. Parlementaire à M. Goudchauxb. Quant aux rapports de M. 1 je fais mes réserves, tout en constatant dès à présent que le Saint-Vincent de Paule de la politique, Ledru-Rollin, a bien mérité de la patrie… des bons coups de pied… quelque part que le sieur le Blanc est moins propre que son nom, que Caussidière est un GRAND homme et que Proudhon a toutes mes sympathies2. Sur ce baisez-moi et aimez-moi le moins possible si vous ne tenez pas à vos précieux jours.

Juliette


Notes

1 Alexandre Bauchart est à l’origine du rapport établi par la commission d’enquête sur les événements de mai et de juin 1848.

2 Pour éviter la répression judiciaire du général Cavaignac, Caussidière et Louis Blanc, ont fui vers l’Angleterre. Le 26 août 1848, la majorité de l’Assemblée votera l’autorisation des poursuites contre les deux fugitifs. Proudhon, ostensiblement étranger aux luttes de 1848, continue en solitaire la propagande du socialisme dans son journal, Le Représentant du peuple. Ledru-Rollin, qui n’a pas participé aux journées de Juin, est néanmoins exclu du gouvernement.

Notes manuscriptologiques

a « hyppothécaires ».

b « Goudechaux ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

Hugo est élu à l’Assemblée Constituante ; d’abord effrayée par la Révolution, elle porte secours à des victimes de la répression, et déménage cité Rodier.

  • FévrierRévolution de Février : Hugo soutient d’abord la cause d’une régence ; refuse la mairie, et le poste de ministre de l’Instruction Publique proposé par Lamartine.
  • 4 juinHugo est élu au scrutin complémentaire à l’Assemblée Constituante.
  • 24 juinHugo fait partie des 60 commissaires nommés par la Constituante pour rétablir l’ordre.
  • 1er juilletLa famille Hugo quitte la place des Vosges pour la rue de l’Isly.
  • 11 septembreDiscours de Hugo pour la liberté de la presse.
  • 15 septembreDiscours de Hugo contre la peine de mort.
  • 15 octobreLa famille Hugo quitte la rue de l’Isly pour la rue de la Tour d’Auvergne.
  • NovembreElle s’installe cité Rodier.
  • 27 décembreMort de sa nièce Marie-Louise Koch.