« 4 août 1848 » [source : Étude Cortot-Vrégille-Bizouard, Dijon 20 février 2012, n° 139 (expert Thierry Bodin)], transcr. Evelyn Blewer, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.5105, page consultée le 23 janvier 2026.
4 août [1848], vendredi matin 8 h.
Bonjour, mon bien, mon bonheur, ma vie, mon âme, bonjour. Je t’envoie en bloc toute la joie que tu m’as donnée hier. Je craindrais trop de la faner et de la flétrir en cherchant à la trier parmi tous les sentiments d’amour, d’admiration et d’adoration qui fleurissent dans mon âme comme une exubérante végétation. Déjà pour te dire cela je trébuche à travers des phrases et des comparaisons ambitieuses et ridicules qui font choir mon pauvre amour tout naïf les quatre fers en l’air. Je reprends mon sentier battu par moi depuis près de seize ans et dans lequel mon cœur peut aller les yeux bandés. Je te dirai que rien n’est comparable à la joie que ta présence inattendue m’a faite hier. Je me croyais revenue au beau temps de notre amour où je te voyais à tous les instants de la journée quelles que fussent tes affaires et tes préoccupations. Mon bonheur colorait et dorait toutes les choses pendant le trajet ordinairement si insipide pour moi de la maison à la place Bourgogne. Les rues me semblaient propres, les passants moins bêtes et moins laids, le ciel plus bleu, l’air plus pur, enfin ma joie déteignait sur tout ce que tu regardais avec moi. J’étais heureuse comme une jeune fille et je t’aimais avec la passion sainte d’une mère.
Juliette
« 4 août 1848 » [source : Maison de ventes Cortot-Vregille-Bizouard, Dijon 15 avril 2015, n° 9 (expert Thierry Bodin)], transcr. Evelyn Blewer, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.5105, page consultée le 23 janvier 2026.
4 août [1848], vendredi matin, 11 h.
Je n’ai pas la folle prétention d’espérer une seconde édition de mon bonheur d’hier,
mon doux adoré, je sais trop bien que ces bonnes choses-là ne se prodiguent pas tous
les jours. Je m’estimerai encore très heureuse si tu peux me donner quelques instants
d’intimité sous les arbres de l’esplanade. Là se bornent mes vœux pour le moment.
Je
demande peu au bon Dieu afin qu’il me l’accorde : c’est une discrétion qui ne me
réussit pas toujours à mon grand désappointement. Mais que je t’aime, mon Victor,
toujours de plus en plus quoique je ne t’aie jamais aimé moins depuis près de seize
ans que cela dure. As-tu pensé à moi depuis hier ? M’as-tu désirée ? M’as-tu
regrettée ? Moi je ne suis pas sortie de la contemplation de mon bonheur. Pendant
que
mon corps allait et venait se levait ou s’asseyait, ma pensée et mon âme étaient avec
toi et ne te quittaient pas. Ce que j’ai fait, ce que j’ai vu, ce que j’ai dit, je
ne
m’en souviens pas. Ce que j’ai senti, ce que j’ai aimé, ce que j’ai désiré, c’est
mon
bonheur, c’est toi, c’est mon amour. Jamais âme débarrassée de son corps n’a vécu
d’une manière plus indépendante des choses de ce monde que ne l’a fait la mienne
depuis hier.
Mon Victor je t’adore à deux genoux.
Juliette
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
Hugo est élu à l’Assemblée Constituante ; d’abord effrayée par la Révolution, elle porte secours à des victimes de la répression, et déménage cité Rodier.
- FévrierRévolution de Février : Hugo soutient d’abord la cause d’une régence ; refuse la mairie, et le poste de ministre de l’Instruction Publique proposé par Lamartine.
- 4 juinHugo est élu au scrutin complémentaire à l’Assemblée Constituante.
- 24 juinHugo fait partie des 60 commissaires nommés par la Constituante pour rétablir l’ordre.
- 1er juilletLa famille Hugo quitte la place des Vosges pour la rue de l’Isly.
- 11 septembreDiscours de Hugo pour la liberté de la presse.
- 15 septembreDiscours de Hugo contre la peine de mort.
- 15 octobreLa famille Hugo quitte la rue de l’Isly pour la rue de la Tour d’Auvergne.
- NovembreElle s’installe cité Rodier.
- 27 décembreMort de sa nièce Marie-Louise Koch.
