« 12 décembre 1837 » [source : BnF, Mss, NAF 16332, f. 161-162], transcr. Sylviane Robardey-Eppstein, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11305, page consultée le 09 août 2026.
12 décembre [1837], mardi midi
Bonjour mon adoré petit homme. Je n’ose pas te demander comment tu as passéa la nuit. Je prévois d’ici la réponse :
« J’ai travaillé ». Et comme tu m’as quittée à deux heures du matin, il est probable
que tu ne te seras pas couché du tout. Et c’est presque toutes les nuits comme cela.
Pourvu que ta santé y résiste, c’est tout ce que je demande à Dieu.
J’ai tant
d’inquiétudes dans la tête que je ne sais par laquelle commencer. Je voudrais te voir
pour être sûre que tu te portes bien. Je voudrais connaître la réponse de M1. Je voudrais que le jugement fût prononcé aujourd’hui
pour savoir à quoi nous en tenir enfin2, et
pour n’avoir plus à y penser. Je suis capable de tomber malade pour peu que la remise à huitaine3 ait lieu encore
aujourd’hui. Je n’ai pas dormi 2 h. cette nuit et encore cela m’a-t-il fait plus de
mal que de bien tant les rêves que j’ai eus étaient tristes et fatigantsb. Voilà une époque de ma vie dont je
me souviendrai par exemple, car jamais plus de contrariétés et de tourments ne
s’étaient accumulés à la fois sur nous. Le jour où nous en sortirons je respirerai
avec bien de la joie.
Je sais bien que tu ne peux pas venir avant d’aller au
tribunal mais tâche, mon bien-aimé, quelle quec soit l’issue de l’affaire, de venir aussitôt l’audience finie.
Je t’assure que tu dois bien cela à mes inquiétudes. Tu sais ce que je veux
dire.
Je t’aime mon Victor adoré. Je ne vis que dans ta pensée. Je t’adore. Tu es
si bon et si grand que c’est bien naturel.
Juliette
1 À élucider, à moins qu’il ne s’agisse d’une référence à Manière, qui a récemment rendu visite à Juliette (voir la lettre du 7 décembre au matin). Il est question de ce même M. dans la lettre du soir et dans celle du lendemain. Il pourrait donc aussi s’agir d’un intermédiaire dans une affaire de Hugo, suffisamment délicate pour inquiéter fortement Juliette.
2 C’est ce 12 décembre que doit être rendu le jugement de la Cour royale (procès entre Hugo et la Comédie-Française). Voir à ce sujet les lettres des jours précédents.
3 Le jugement, attendu lors du l’audience du 5 décembre, a été remis au 12.
a « passer ».
b « fatiguants ».
c « quelque ».
« 12 décembre 1837 » [source : BnF, Mss, NAF 16332, f. 163-164], transcr. Sylviane Robardey-Eppstein, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11305, page consultée le 09 août 2026.
12 décembre [1837], mardi soir, 5 h
Enfin c’est donc fini et bien fini car jamais triomphe n’a
été plus grand et plus mérité que le tien aujourd’hui1. Ces
vieux bonshommesa ont compris
que c’était de leur propre conservation dont2 il était question
et ils ont rendu leur jugement selon l’équité et la conscience. Dieu soit loué et
la
justice aussi. Je respire un peu depuis que je t’ai vu. Il me semble que j’ai dix
ans
de moins. Ce matin j’avais 90 ans. Je n’ai pas déjeuné et il
est vrai que je me sens de bonnes dispositions pour le dîner. Pauvre bien-aimé que
tu
es bon d’être venu. Je te remercierais si je t’aimais moins mais tu savais dans quel
état j’étais et il y aurait eu de la cruauté à m’y laisser. J’espère que tu auras
des
nouvelles de M3. ce
soir et qu’elles seront sinonb très
franches au moins suffisantes pour l’excuser de toutes mauvaises intentions et il
est
vrai d’ajouter que tu seras d’autant plus facile à convaincre que tu sais déjà à quoi
t’en tenir sur la sympathie du susdit M.
Enfin et à la fin des fins je vais donc
jouir de vous mon cher petit homme, ce qui ne m’était guère arrivé depuis qu’il est
question de ce procès. Maintenant vous êtes débarrassé, vous êtes libre. Nous verrons
ce que je gagnerai à cette liberté. Pour commencer vous viendrez déjeuner avec moi demain matin et puis nous irons le tantôt4 chez ma fille. Il y a bientôt trois mois que je n’ai vu la
maîtresse5.
Mon Dieu que je vous aime
Toto.
Juliette
1 Allusion au jugement de la Cour royale qui vient d’être rendu en faveur de Hugo dans son procès contre la Comédie-Française (voir les lettres des jours précédents).
2 L’usage fautif du pronom relatif (« dont » au lieu de « que ») est répandu dans ce genre de configuration syntaxique, notamment à l’oral, chez des locuteurs de tous bords. Nous ne croyons donc pas devoir corriger la formule de Juliette.
3 Voir la lettre précédente (note 1).
4 Emploi assez rare de « tantôt » comme substantif, qui dans ce cas signifie « l’après-midi ».
a « bons-hommes ».
b « si non ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
ils voyagent en Belgique, où elle prend le train pour la première fois.
- 20 févrierMort d’Eugène, frère de Victor Hugo, à Charenton.
- 26 juinLes Voix intérieures.
- 3 juilletPromu officier de la Légion d’Honneur.
- 14 août-14 septembreVoyage avec Hugo en Belgique et dans le nord de la France.
