« 10 mars 1837 » [source : BnF, Mss, NAF 16329, f. 259-260], transcr. Érika Gomez, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11378, page consultée le 24 janvier 2026.
10 mars [1837], vendredi matin, 9 h. ½
Bonjour mon cher bien-aimé, je t’aime de toute mon âme. Je me suis réveillée de bien
bonne heure pour m’être endormie bien tard, aussi ai-je très peu dormi. Il fait un
temps délicieux, le soleil est à mes croisées absolument comme au printemps, mais
je
n’entends pas la voix qui dit : Vivez ! Cette bonne petite
voix là se tait depuis bien longtemps avec moi, est-ce qu’elle ne se fera pas entendre
bientôt ?
Jour un petit Loto, je vous n’aime1. Je vous
l’aurais bien prouvé si vous étiez venu, mais on ne peut pas forcer les gens à faire
leur bonheur.
Je suis bien triste, mon chéri, de voir que mon portrait est renvoyé aux calendes grecquesa, j’aurais eu tant de joie à
le voir fini et accroché à mon mur en face de moi me faisant la grimace. Tout ce que
je désire dans le monde ne m’arrive jamais, ou si tard qu’en vérité j’ai toujours
acheté une heure de bonheur par une année de désir et d’impatience, ce qui est un
peu
cher. Eh ! bien non ce n’est pas trop cher, ce n’est pas même assez, car une heure
passée dans tes bras vaut mieux qu’une année et même que toute ma vie passée et future
sans toi, et je suis trop heureuse et je suis une bête et une vilaine de plaindre.
Mon
bon, mon cher petit homme, je suis bien bien heureuse, je t’aime et je t’adore.
Jour. Quand que je te verrai ? le temps est fièrement beau pour aller à cheval sur
l’impérialeb de la
diligence hum ? … Quel cri affreux je pousserai si vous veniez m’annoncer que nous
partons dans une heure : QUEL BONHEUR ! D’y penser cela me
fait venir l’eau à la bouche. Il vaudrait mieux que ce fût une bonne berline attelée
de bons chevaux de poste et vous à mes ordres. J’aimeraisc mieux cela encore que le pot jaune, le vase et le plat
d’émail y compris les deux fameux lions. Pourquoi ?
Pourquoi ? Parce que je vous aime, voilà. C’est aussi simple que cela et c’est aussi
difficile à réaliser que de prendre la lune avec les dents. Pourquoi ? Parce que vous
ne m’aimez pas. C’est encore aussi simple que cela et en même temps fort triste pour
votre pauvre Juju qui vous aime, elle, de toutes ses forces.
1 Faute volontaire.
a « au calendre grec ».
b « l’impérial l’impériale ».
c « aimerai ».
« 10 mars 1837 » [source : BnF, Mss, NAF 16329, f. 261-262], transcr. Érika Gomez, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11378, page consultée le 24 janvier 2026.
10 mars [1837], vendredi après midi, 3 h. ¾
Mon cher petit bien aimé, vous ne pensez donc pas à moi ? À la tristesse qui me ronge
quand je suis longtemps sans vous voir ? Depuis si longtemps que vous travaillez,
il
me semble que vous pourriez vous reposer un peu, ne fût-ce que pour l’amour de moi
qui
suis bien fatiguée de la vie monotone que nous menons depuis près de trois mois. Ça
ne
m’empêche pas de t’aimer, au contraire, car tout m’est un sujet de t’aimer davantage ;
mais cela m’empêche d’être heureuse, ce qui est bien quelque chose dans cette
vie.
Je vois avec regret que le portrait est encore renvoyé à une époque
indéfinie. Cependant ce serait bien le cas de profiter du moment où N.1 n’a pas
d’occupation, car enfin ce ne sera pas lorsqu’il sera occupé et qu’il gagnera de
l’argent que nous pourrons le déranger. Il me semble que tu n’as pas pensé à cela.
Manière ni François ne sont venus, selon leur louable habitude.
Quanta à vous, mon cher adoré, ce serait plus
que de l’indiscrétion que d’exiger de vous que vous veniez deux jours de suite un
peu
de bonne heure. Aussi je ne vous attends pas avant 7 h. moins une minute. Hélas,
hélas ! mon cher petit homme, il y a bien des soupirs arrêtés sur mon pauvre cœur
et
bien des larmes retenues dans mes yeux. Quand donc tous ces nuages noirs s’en
iront-ils pour faire place à mon beau soleil, vous le seul le savez ? En attendant
je
veux vous montrer bien du courage et bien de la résignation et vous adorer de toute
mon âme.
Jouroto, jour petit Loto, je vous embrasse en pincette toutes vos [joues ?] sans
en excepter une seule. Jour, onjour, onjour.
Juju
a « quand ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
ils voyagent en Belgique, où elle prend le train pour la première fois.
- 20 févrierMort d’Eugène, frère de Victor Hugo, à Charenton.
- 26 juinLes Voix intérieures.
- 3 juilletPromu officier de la Légion d’Honneur.
- 14 août-14 septembreVoyage avec Hugo en Belgique et dans le nord de la France.
