« 29 juin 1837 » [source : BnF, Mss, NAF 16330, f. 347-348], transcr. Sylviane Robardey-Eppstein, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.5443, page consultée le 25 janvier 2026.
29 juin [1837], jeudi matin, 9 h.
Bonjour, mon adoré petit Toto, bonjour. Comment vont tes chers yeux, dis ? J’ai une
épine dans le cœur, quand je pense que tu as peut-être travaillé cette nuit malgré
l’état de tes pauvres yeux. Va, je ne veux d’aucune robe. J’aime mieux étouffer en
juillet et trembler en janvier, que d’avoir à me reprocher de n’avoir pas su endurer
une petite misère, tandis que tu te condamnes à un travail si rude. Non je ne veux
plus parler ni m’occuper de mes toilettes. Quand je me trouverai laide et mal habillée
dans mon miroir, je me regarderai dans tes yeux où je me trouverai belle. Quand
j’aurai trop chaud, je me rafraîchirai avec tes baisers. Et si enfin j’arrive à avoir
trop froid, je me réfugierai dans tes bras où j’aurai bien chaud. Voilà mes mesures
prises pour l’été et pour l’hiver. Jour mon petit
homme. Tu m’as donné bien du bonheur hier, quoique vous m’en deviez encore sans cet
écot-là, vieux Toto. Mais je vous fais encore crédit pour cette fois, à condition
que
vous paierez magnifiquement les intérêts des arrérages. Pour vous dire que je vous
aime, un mot suffit, mais pour vous dire à quel point je vous aime, il me faudrait
une
feuille de papier plus grande que la grande muraille de la Chine. C’est pourquoi
celle-ci est trop grande et pas assez : trop pour tes chers petits yeux, pas assez
pour mon amour.
Comme nous l’avions bien prévu, la bonne n’a pas trouvéa au numéro indiqué, et elle n’a pas eu
l’esprit de chercher. À propos, quel effet a produit sur Mlle Dédé la nouvelle fille dont nous
avons augmenté la famille1 ? Je voudrais le savoir, c’est-à-dire que je
voudrais vous voir, que j’ai besoin de vous baiser sur toutes les coutures, que j’ai
besoin de voir, de sentir et de respirer ma joie, mon bonheur, mon soleil.
Juliette
1 La petite Adèle est malade et son état est préoccupant. La « nouvelle fille » dont la famille a été augmentée est-elle une garde-malade recrutée pour s’occuper d’elle, ou une poupée offerte par Victor et Juliette pour la consoler ?
a « trouver ».
« 29 juin 1837 » [source : BnF, Mss, NAF 16330, f. 349-350], transcr. Sylviane Robardey-Eppstein, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.5443, page consultée le 25 janvier 2026.
Je te promets, mon cher petit bien-aimé, de ne pas être méchante si tu ne peux pas
venir ce soir. J’ai pas le droit d’être méchante, ainsi je ne le serai pas. Je ne
me
reconnais même pas le droit d’être triste, et si par hasard je l’étais, ce serait
en
fraude, et vous n’en sauriez rien. Vous m’avez joliment
rabrouée aujourd’hui, à deux ou trois reprises. Il paraît dans ce moment-là que votre
paille tenait la place d’une poutre, car elle était fameusement grosse1. Quanta à la mienne (de poutre), j’en ai fait du feu cet hiver, de sorte
que je n’en ai plus. Il faudra même que je m’en approvisionne d’une autre pour être
à
votre hauteur.
Jour mon petit o. Jour mon gros to. Je t’aime. Je
t’aime plus que tu n’as de poésie au cœur et de génie dans la tête, ce qui ne paraît
pas possible au premier abord, mais ce qui n’en est pas moins vrai. Je suis une plus
grande amoureuse que tu n’es un grand poète, quoique tu sois l’égal de Dieu sur la
terre et peut-être dans le ciel. Mais moi je suis l’amour incarné qui vous enveloppe
des pieds à la tête. Je vous aime mon Toto, je
t’aime mon Victor bien aimé.
Juliette
1 Juliette joue sur la métaphore à partir de la parabole biblique (évangiles de saint Luc et de saint Matthieu) devenue proverbe : « On voit la paille dans l’œil du voisin mais pas la poutre qu’on a dans le sien. »
a « quand ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
ils voyagent en Belgique, où elle prend le train pour la première fois.
- 20 févrierMort d’Eugène, frère de Victor Hugo, à Charenton.
- 26 juinLes Voix intérieures.
- 3 juilletPromu officier de la Légion d’Honneur.
- 14 août-14 septembreVoyage avec Hugo en Belgique et dans le nord de la France.
