« 9 mars 1850 » [source : BnF, Mss, NAF 16368, f. 62-63], transcr. Anne Kieffer, rév. Jean-Marc Hovasse, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12596, page consultée le 24 janvier 2026.
9 mars [1850], samedi matin, 8 h.
Bonjour, mon Toto, bonjour, mon bon petit homme, bonjour, vous bonjour, toi comment
que ça va ? Bien, j’espère. J’espère aussi que ce sera la dernière indisposition que
tu auras de l’année car depuis qu’elle est commencée tu es souffrant1. Maintenant que voici la belle saison tu
vas reprendre cette bonne santé qui fait mon admiration et ma joie, j’y compte et
je
m’en réjouis d’avance. J’ai bien regretté hier de ne pas t’avoir rencontré en sortant
de chez Mme Sauvageot, nous serions peut être revenus ensemble. Pour comble de
regrets il a fallu qu’Eulalie vînt me
demander à dîner, qu’il fût prêta
pendant que tu étais là et que ce fût un merlan qui ne pouvait pas attendre. Toutes
ces choses sont faites pour moi, rien que pour moi. Aujourd’hui je ne sais pas
quelleb sera la déception qui
m’attend mais je suis sûre d’avance que je n’y échapperai pas et qu’il y en aura
plutôt deux qu’une. Bonjour, je suis furieuse contre mon guignon et il me prend
souvent envie de jeter le manche après la cognée pour me soustraire à ces petits
tourments multipliés qui finissent par faire de ma vie un long malheur.
Je suis
bien maussade et bien grognon ce matin, mon petit homme, cela tient à ce que je ne
suis pas contente de ma soirée d’hier. J’aurais voulu avoir le bonheur de te
rencontrer et de rester seule avec toi pendant le peu d’instants que tu as passésc chez moi. Tant
que je n’aurai pas une bonne chance qui me fasse oublier ma déconvenue d’hier je serai
désagréable et malheureuse. C’est à toi, mon petit homme, à tâcher de me
réconforterd en venant de
bonne heure, en restant longtemps et en te portant très bien. À cette condition je
serai très joyeuse, très aimable et très heureuse. Jusque-là je t’aime, je bisque,
je
rage, je t’adore, je t’attends.
Juliette
1 D’après les lettres antérieures, il semblerait que Victor Hugo soit indisposé depuis le 10 février 1850.
a « près ».
b « qu’elle ».
c « peu d’instants que tu as passés ».
d « désenforter ».
« 9 mars 1850 » [source : BnF, Mss, NAF 16368, f. 64-65], transcr. Anne Kieffer, rév. Jean-Marc Hovasse , in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12596, page consultée le 24 janvier 2026.
9 mars [1850], samedi matin, 11 h.
Je voudrais savoir où tu es, ce que tu fais, à quoi tu penses, mon doux bien-aimé. Cette curiosité de tes actions et de ta pensée m’est suggérée par un sentiment que tu ne comprends peut-être plus depuis que tu m’aimes moins, ou que tu ne m’aimes plus, ce qui est la même chose. Quant à moi je ne peux pas m’occuper d’autres choses que de toi. Je m’inquiète, je me rassure, je m’irrite, je me calme, je me désespère ou je me réjouis selon que je te crois souffrant, en bonne santé, en bonne fortune, près de moi, me trahissant ou m’aimant. Tout le reste m’est égal comme deux œufs. C’est tellement vrai que je finis par n’y plus rien comprendre et par ne plus savoir ce qu’on veut me dire quand on ne me parle pas de toi. Je serais loin de m’en plaindre si tu répondais à cette constante préoccupationa par un empressement égal à mon impatience et à mon amour. Mais c’est que ce n’est pas cela du tout. Aussi cette divergence dans nos deux existences a pour résultat de me rendre très malheureuse de ce qui devrait faire mon bonheur. Sans compter le ridicule que je me donne à te répéter tous les jours la même chose et l’ennui que tu dois en ressentir. Tout cela, mon petit homme, fait que je suis plus stupide que je ne le serais naturellement. Je me flatte sans doute mais je t’assure que je serais moins bête que ça si je ne t’aimais pas jusqu’à l’idée fixe. Si tu connais un remède à cette folie je te supplie de me l’indiquer dans notre intérêt commun. En attendant je t’ennuie à l’heure et à la journée, ce qui ne me rend ni plus gaie ni plus heureuse. Cher petit homme, tâchez donc de me venir en aide pour me tirer de cette préoccupation passée à l’état de manie. Je vous assure que vous me rendrez un grand service. Quant à moi j’ai essayé de réagir sur moi mais sans succès, ce qui fait que je vous aime plus fort que jamais.
Juliette
a « préocupation ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
Hugo compose de nombreux dessins dans l’atelier qu’il a installé chez elle
- 15 janvierDiscours de Hugo sur la liberté de l’enseignement.
- 5 avrilDiscours de Hugo contre la déportation.
- 18 maiAngelo tyran de Padoue est repris pour 14 représentations et 5 en 1851. La distribution est la suivante : Beauvallet est toujours Angelo, Maillart remplace Geffroy dans Rodolfo, Maubant remplace Provost dans Homodei. Les deux sœurs Félix jouent respectivement Catarina (Rebecca) et la Tisbé (Rachel).
- 21 maiDiscours de Hugo sur le suffrage universel.
- 9 juilletDiscours de Hugo sur la liberté de la presse.
- 4 décembreHugo, qui souffre de maux de gorge depuis plusieurs mois, se fait opérer de la luette.
