« 17 décembre 1836 » [source : BnF, Mss, NAF 16328, f. 249-250], transcr. Claudia Cardona, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10189, page consultée le 24 janvier 2026.
17 décembre [1836], samedi matin, 11 h. ¾
Vous êtes un drôle de corps d’amoureux, vous, il faut en convenir. Comment la chose
si bien ébauchée cette nuit, vous n’avez pas voulu la finir. En vérité, en vérité je vous le dis, vous êtes un drôle
de corps et encore un plus drôle d’amoureux.
Cher petit homme, tu as travaillé
encore toute la nuit et puis tu te seras senti fatigué, et puis tu te seras couché
sans avoir la force de venir retrouver ta Juju.
Eh ! bien je ne t’en veux pas,
j’ai presque du bonheur à penser que tu t’es reposé. Si je pouvais même, j’en aurais
de la joie, mais mon cœur se refuse à cet effort. Je ne peux avoir de joie et de
bonheur que de ta bonne petite personne dans mes bras. Le reste n’est plus que de
la
résignation plus au moins bien déguisée.
J’ai rêvé de toi toute la nuit, j’ai eu
des accès de jalousie effroyables, j’espère que ce n’est
qu’un rêve.
Ah ! ça je vais manger un bon petit café dont je ne devrai compte àpersonne tant pis pour les gueulards qui ne sont pas à
leur poste. D’ailleurs, si je suis malade, c’est vous
qu’en répondrez devant Dieu et devant les hommes. Car vous saviez le moyen de
m’empêcher de commettre cette infraction à mon régime. Mais vous ne m’aimez plus,
et
vous n’êtes pas capable même d’un acte de dévouement. Aussi
c’est bon, c’est très bon, les
princes du sang…… de…… ne sont pas morts du choléra. Je ne vous dis que cela en vous
embrassant particulièrement sur ce qui vous sert de joue.
Juliette
« 17 décembre 1836 » [source : BnF, Mss, NAF 16328, f. 251-252], transcr. Claudia Cardona, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10189, page consultée le 24 janvier 2026.
17 décembre [1836], samedi soir, 4 h. ½
Mon cher petit homme, je vous aime. Je ne sais pas comment je vous le dis, mais je
sais ce que je sens au fond de l’âme. Pour moi l’amour n’est pas l’art de parler et d’écrire correctement comme avec la grammaire. Bien
au contraire, je ne suis jamais plus à court d’expression que quand je veux dire
beaucoup.
Je ne suis jamais plus bête que lorsque j’ai de bonnes idées pleine la
tête, enfin je ne suis jamais plus absurde et plus stupide que quand je suis heureuse
et rayonnante au-dedans de moi. C’est pas ma faute et il ne faut pas vous moquer de
moi, vous qui êtes la cause de tout ce bouleversement.
Je vois qu’il faut me
préparer à être seule toute la soirée. C’est juste. J’ai été trop heureuse hier pour
l’être aujourd’hui. Il ne faut pas me laisser prendre de mauvaises habitudes avec
le
bonheur, parce qu’enfin on ne sait pas jusqu’où cela irait si on n’y prend pas garde.
Vous êtes parti hier sans vous asseoir dans mon beau fauteuil. Quand je vous le
disais que le vendredi portait malheur vous en êtes témoin. Aussi, pour combattre la mauvaise influence, je veux
que vous fassiez une cérémonie religieuse dedans aujourd’hui
même, si vous venez, parce que je veux le consacrer de toute
éternité, parce que je vous aime et parce que vous êtes mon Toto adoré.
Juliette
« 17 décembre 1836 » [source : Collection particulière], in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10189, page consultée le 24 janvier 2026.
17 décembre [1836], samedi soir, 5 h. ¾
Sois-moi bien fidèle, mon adoré, car il y va pour moi bien plus que de ma vie, de
mon
bonheur.
Je me suis donnée toute à toi sans restrictions, extérieures ni
intérieures. Je suis tout en toi et à toi et, si tu me manquais, je ne saurais plus
où
poser ma vie. Je pleure en t’écrivant cela mon adoré, parce que je me sens sans armes
et sans défense contre les séductions qui t’assiègent de toutes parts.
Je t’ai
aimé sans prévoyance, sans garder aucun des avantages que je t’ai laissés tout
entiers. Cette confiance me venait de ton amour autant que du mien.
Mais,
aujourd’hui, quoique je t’aime autant et plus qu’autrefois, je suis pleine de doutes
et d’inquiétudes.
D’où cela vient-il ? Mon Dieu, est-ce que tu m’aimerais moins,
c’est-à-dire plus du tout, parce que le moins en amour,
c’est moins que rien ou plutôt c’est le désespoir et l’enfer ?
Tout m’alarme,
tout me semble menaçant pour mon bonheur. C’est pour cela, mon bien-aimé, que je te
conjure au nom de tout ce qui t’est cher, au nom de mon amour si pieux et si dévoué,
de ne pas seulement éviter le danger, mais de le fuir. Sois sûr, mon adoré, qu’il
y a
quelque chose de plus qu’une sotte jalousie dans les angoisses de mon pauvre cœur.
Si
ce n’est pas un pressentiment, c’est au moins une voix amie qui me dit de veiller
et
de faire bonne garde pour ce qui me tient plus au cœur que la vie.
De ton côté,
tu peux te reposer sur moi du soin de ta dignité en toute circonstance et vis-à-vis
de
tout le monde.
Je t’aime, mon Victor, avec adoration, mais je t’admire et je te
respecte autant que je t’aime.
Quand te verrai-je, mon Toto ? Tâche que ce ne
soit pas dans trop longtemps, quoique le plus tôt soit
toujours le trop longtemps pour moi.
En t’attendant,
je vais ranger ma maison et travailler à mon petit coussin et à ma tapisserie. Hélas !
J’aimerais bien mieux vous baiser, sauf vot’respect.
Juliette
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle refuse un engagement à la Porte-Saint-Antoine. Hugo l’emmène en voyage en Normandie et en Bretagne, où elle revoit Fougères, sa ville natale.
- JanvierElle refuse un engagement au Théâtre de la Porte-Saint-Antoine.
- 8 marsElle emménage au 14 rue Sainte-Anastase.
- 23 marsHugo donne une mèche de ses cheveux à Juliette.
- 26 marsReprise d’Angelo tyran de Padoue à la Comédie-Française. Marie Dorval joue la Tisbe, Mlle Volnys joue Catarina.
- 15 juin-21 juilletVoyage avec Hugo en Normandie. Le 22 juin, étape à Fougères où elle n’était pas revenue depuis l’enfance.
- 14 novembreLa Esmeralda à l’Opéra (musique de Louise Bertin, fille de Bertin aîné, sur un livret de Hugo).
- 8 décembreMort en bas âge de son neveu Michel-Ernest Koch.
