25 mai 1853

« 25 mai 1853 » [source : BnF, Mss, NAF 16374, f. 81-82], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d21124e1884, page consultée le 01 mai 2026.

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Bonjour, mon cher petit homme, bonjour, je vous aime, et vous ? Je ne vous demande pas si vous viendrez ce matin pour ne pas vous faire de question oiseuse mais je serais bien heureuse si votre active paresse daignait venir visiter ma stérile activité ce matin. En attendant, je regarde les citoyens Fronda1 et Ribeyrolles qui sont déjà à leur poste mais les baigneuses n’y sont pas, affreuse situation. Il paraît que de votre côté vous éprouvez le même désappointement et je vous plains quand je vous considère et je me félicite quand je me compare2. Il est vrai que je ne triompherai pas longtemps de votre vertu forcée car voici les mois caniculaires qui ramèneront tous les visages de l’année dernière, revus et augmentés et un peu renouvelésb. En attendant, j’éternue tout mon esprit sur ce papier depuis que j’ai commencé mon gribouillis. C’est le seul usage à quoi il soit bon. Ah ! Voici le citoyen Colfavru. À travers mon store, je moucharde mes concitoyens, c’est bien ignoble, mais ce n’est pas amusant à la longue. J’aimerais mieux vous garder à vue que de me livrer à cette vulgaire occupation de curiosité sans motif et sans but. Mais aussi, c’est votre faute. Pourquoi ne venez-vous pas et pourquoi je vous aime trop.

Juliette


Notes

1 Le Maitron donne de nombreuses informations sur Victor Frond, né le 1er septembre 1821 à Montfaucon (Lot) et mort le 16 janvier 1881 à Verredes (Seine-et-Marne). Engagé dans l’armée en 1839, puis dans le corps des sapeurs-pompiers de Paris en 1850, il s’opposa au coup d’État du 2 décembre 1851 et fut déporté à Alger d’où il s’évada à l’automne 1852. Il gagna Londres, puis Jersey où il se lia d’amitié avec Victor Hugo qui lui confia en juin 1853 le manuscrit des Châtiments afin de le poster, de Londres, à l’éditeur Hetzel. En 1857, il s’installa à Rio de Janeiro où il fit venir l’année suivante son ami Ribeyrolles. Tous deux se lancèrent dans l’édition d’une monumentale description du Brésil, illustrée de photographies de Victor Frond, qui connut un grand succès. De retour en France, il travailla comme éditeur chez Lemercier. Pendant la guerre franco-prussienne il reprit du service, et reçut la Légion d’Honneur le 7 janvier 1871. Retraité de l’armée, il fut nommé régisseur de l’Élysée. Dans Histoire d’un crime, Victor Hugo l’évoque à plusieurs reprises, notamment dans un Cahier complémentaire intitulé « Victor Frond » et dans Les Transplantés, « Évasion d’Afrique des citoyens Fillon, Crubailhes et Frond ».

2 Juliette joue peut-être avec la formule de Talleyrand : « Quand je m’examine, je m’inquiète. Quand je me compare, je me rassure. »

Notes manuscriptologiques

a « Front ».

b « renouvellés ».


« 25 mai 1853 » [source : BnF, Mss, NAF 16374, f. 83-84], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d21124e1884, page consultée le 01 mai 2026.

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Le temps s’est enfin décidé à se mettre au beau, mon cher petit homme, mais ce n’est pas une raison pour que tu puissesa m’en faire profiter ! Je sais qu’il faut que tu finissesb absolument ton livre1. Et à ce sujet, je me mets corps et âme à ta disposition pour les copires. J’ai hâte de voir ce prodigieux livre imprimé car je suis sûre de l’effet qu’il produira sur tous ceux qui le liront. Si Boustrapa était bien inspiré, il préparerait dès à présent des compresses émollientes pour panser et pour adoucir les conséquences de l’immense fustigation que tu vas lui administrer. Rien que d’y penser la peau me cuit. Il est vrai que son affreux cuir est de l’espèce squameuse et immonde de l’hippopotame et du crocodilec mais tes vers sont de ceux auxquelsd rien ne résiste. Aussi, gare à lui quand il les recevra sur sa hideuse carapace. Pour jouir plus tôt de ce spectacle divertissant je consens de bon cœur à rester chez moi tant que tu n’auras pas fini tout à fait, à preuve, c’est que je vais me mettre à l’ouvrage tout à l’heure. D’ici-là, mon cher adoré, je t’envoie toutes mes pensées, tout mon cœur et toute mon âme.

Juliette


Notes

1 Dans ses carnets Hugo écrit : « C’est aujourd’hui trente et un mai 1853 que je finis ce livre [Châtiments]. Il est onze heures du matin. », (Massin, t. VIII, p. 1119).

Notes manuscriptologiques

a « puisse ».

b « finisse ».

c « crocodille ».

d « auquels ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

elle s’inquiète des séances de spiritisme à Marine-Terrace, dont elle est exclue, et qui lui semblent des diableries.

  • 6 septembreArrivée de Mme de Girardin chez les Hugo ; elle va initier ses hôtes aux tables parlantes à partir du 11 septembre.
  • 21 novembreChâtiments.