26 janvier 1847

« 26 janvier 1847 » [source : BnF, Mss, NAF 16365, f. 17-18 ], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette , in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.1882, page consultée le 24 janvier 2026.

Je t’envoie mille baisers au risque de tomber dans un moment inopportuna et de vous faire perdre une œillade d’une belle dame de tribune, ou une loustiquerie de Boissy. Je t’envoie ma pensée toute chargée d’amour, de désir et d’impatience pour te faire venir dès que tu auras fini ta tâche de Pair de France. Que ne puis-je t’envoyer de même mes yeux qui te cherchent, ma bouche qui soupire après la tienne et tout mon corps qui languit et qui souffre loin de toi.
Eugénie est venue et a emportéb sa première loge de six places avec des cris de joie et de bonheur1. Ce que j’avais supposé s’estc trouvé vrai. Elle comptait sur ta générosité pour faire une politesse à M. Gillet-Damitted ainsi qu’à son auguste épouse. Aussi cela s’este admirablement trouvé aujourd’hui. C’est donc avec toute cette famille qu’elle ira ce soir applaudir et admirer Lucrèce. Du reste le Villemotf s’estg très bien exécuté et tu as tout ce que tu as demandé pour demain. Pauvre doux être charmant et si ineffablement bon, je t’en remercie du fond de l’âme pour ma part mais je ne saurais t’en aimer davantage car je ne peux pas aller plus loin que l’infini.
Quand tu pourras me donner à espérer tu me feras une grande joie. Il me semble que je suis moins séparée de toi quand je suis avec ta pensée. Je ne souffre plus de ton absence, je t’attends, je te désire et je t’espère mais sans amertume et sans chagrin. Aussi je te supplie de me donner le plus que tu pourras à copier. En attendant, je fais tout ce que je peux pour être calme et résignée. Tu m’as promis de revenir tantôt dès que la séance serait finie, cet espoir suffit pour me donner du courage. Tu vois que je fais bien tout ce que je peux pour ne pas te tourmenter et pour être heureuse. Ce n’est pas ma faute si je n’y réussis pas toujours.
Je me suis aperçue trop tard que j’avais pris mon papier à l’envers. Heureusement que tu n’y tiens pas. Pourvu que je t’aime, peu t’importe, et à moi encore davantage d’ailleurs, l’amour s’accommode très bien de toutes les bévues et il lui est aussi facile de marcher sur la tête que sur les pieds. Pourvu qu’on le laisse aller dans le cœur où il veut aller, cela lui est égal. Tu es bon toi, je t’aime. Tu es beau toi, je t’admire, tu es mon Toto toujours plus aimé et plus adoré, je voudrais baiser tes pieds. Tâche de revenir ce soir de bonne heureh et je serai bien heureuse. D’ici là je vais ne penser qu’à toi et te désirer de toutes mes forces.

Juliette


Notes

1 Il s’agit vraisemblablement d’une loge pour la reprise de Lucrèce Borgia à la Porte-Saint-Martin, dont la première a eu lieu le 23 janvier.

Notes manuscriptologiques

a « inoportun ».

b « à emporter ».

c « c’est ».

d « M. Gilet-Damitte ».

e « c’est ».

f « Vilmot ».

g « c’est ».

h Par un charmant lapsus anticipant sur la fin de sa phrase, Juliette a écrit « de bonne heureuse ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

elle écrit ses mémoires de couvent pour documenter l’épisode du Petit-Picpus dans Les Misérables.

  • 23 janvierPremière de la reprise de Lucrèce Borgia à la Porte-Saint-Martin.
  • 21 juinElle assiste avec Hugo à la messe à Saint-Mandé, pour le premier anniversaire de la mort de Claire.
  • Août-septembreLiaison de Hugo avec Alice Ozy, qui est aussi la maîtresse de son fils Charles.
  • 4 septembreLe corps de Claire Pradier est exhumé une seconde fois pour être placé dans un caveau au cimetière de Saint-Mandé.
  • 7-9 septembreÀ la demande de Hugo qui s’en servira pour Les Misérables, Juliette écrit ses mémoires de couvent.
  • 30 septembre-7 octobreVoyage en Normandie.