« 24 janvier 1847 » [source : MVH, α 7846 ], transcr. Nicole Savy , in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.1881, page consultée le 24 janvier 2026.
24 janvier [1847], dimanche matin, 11 h. ¾
Bonjour, mon Toto, bonjour mon cher petit homme, bonjour tyran,
bonjour féroce homme, bonjour Gessler1, bonjour Néron, bonjour, mais vous
n’êtes pas très drôle. Je vous ai gâté par une soumission aveugle, maintenant je m’en
repens, malheureusement il est trop tard. Du reste ce que je dis là avec une sorte
de
désinvolture me serre le cœur intérieurement car je vois bien que j’ai été trop loin
dans mon obéissance de caniche. J’en vois les inconvénients pour vous-même puisque
la
plaisanterie la plus innocente vous fait froncer le sourcil et prendre de grands airs
de courroux pendant un quart d’heure. Dorénavant je m’abstiendrai de toute
indiscrétion, même d’une simple supposition d’indiscrétion. Bigre il n’y fait pas
bon,
et j’aime mieux me passer de rire une minute pour ne pas pleurer une journée.
Maintenant je t’avertis que je n’ai plus rien à copier du tout et que je t’attendrai
avec impatience.
J’aurais bien été à Lucrèce avec toi
hier, j’irais bien encore aujourd’hui si on la donne. J’irais bien chaque fois qu’on
la donnera, elle ou n’importe quelle pièce de ton répertoire mais tu ne t’y prêtes
pas
beaucoup, ce qui fait que je suis trois ans sans voir une seule de tes
représentations. Quelle aimable vie ! Il est vrai que pour compensation j’ai ta
grimace froide et hautaine quand par hasard je me permets de regarder le haut d’une
page défendue.
Je dois avouer pourtant que s’il est vrai que tu aies été peu
aimable hier au soir avec moi je ne te le cède pas ce matin, et que je suis une
affreuse grognon peu amusante. Il est vrai de dire aussi que ma maussaderie vient
de
l’état intérieur de mon cœur, que je suis triste, souffrante et oppressée, que je
pleure sans pouvoir m’en empêcher et que je voudrais mourir tout de suite. Tout cela
sera passé quand tu viendras et je ne me souviendrai plus de rien. Sinon que je t’aime
plus que ma vie.
Que fais-tu aujourd’hui, mon Toto ? Tu n’as pas de commission que je sache ? Ce n’est pas une raison pour que je
te voie plus tôt puisque tu travailles ordinairement plus encore les jours où les
affaires te laissent un peu de temps. Je crains que ce soir tu ne puisses pas venir
du
tout. Voilà déjà bien des fois que cela t’arrive. Je ne t’en veux pas, je sais bien
qu’il est impossible que ce soit autrement avec le monde qui reste chez toi fort avant
dans la nuit. Seulement je me demande à quoi bon vivre et à qui suis-je nécessaire
sur
la terre ? Décidément je suis très maussade aujourd’hui et j’aurais dû garder mes
élucubrations pour moi. Je n’en aurais pas été plus heureuse mais je ne t’aurais pas
ennuyé, ce qui est bien quelque chose, à défaut de bonheur. Quoi qu’il en soit et
pour
ne pas finir cette lettre comme je l’ai commencée, je te souris, je te baise et je t’aime de toutes mes forces.
Juliette
1 Le bailli Gessler, symbole pour Victor Hugo de la tyrannie autrichienne, fut tué d’une flèche par Guillaume Tell, libérateur de la Suisse. Voir OC Bouquins-Laffont, vol. Voyages, Le Voyage de 1839, Alpes, p. 663.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle écrit ses mémoires de couvent pour documenter l’épisode du Petit-Picpus dans Les Misérables.
- 23 janvierPremière de la reprise de Lucrèce Borgia à la Porte-Saint-Martin.
- 21 juinElle assiste avec Hugo à la messe à Saint-Mandé, pour le premier anniversaire de la mort de Claire.
- Août-septembreLiaison de Hugo avec Alice Ozy, qui est aussi la maîtresse de son fils Charles.
- 4 septembreLe corps de Claire Pradier est exhumé une seconde fois pour être placé dans un caveau au cimetière de Saint-Mandé.
- 7-9 septembreÀ la demande de Hugo qui s’en servira pour Les Misérables, Juliette écrit ses mémoires de couvent.
- 30 septembre-7 octobreVoyage en Normandie.
