« 31 mars 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16351, f. 275-276], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4259, page consultée le 24 janvier 2026.
31 mars [1843], vendredi soir, 7 h.
Depuis que tu es parti mon cher bien-aimé, je n’ai pas perdu une minute et je viens
seulement de finir à présent mes quinze mille tours. Cela ne m’a pas empêchéea de penser à toi, de t’aimer et de
trouver que tu étais très gentil d’être venu ce matin, et surtout très naïf en suivant
à la lettre mon désir de te voir jaloux de moi. Seulement ton obéissance se ressentait
de l’empressement avec lequelb tu
t’exécutais, ce qui fait que ton sujet était mal choisi. Une
autre fois, tu te presseras moins et tu choisiras mieux que ce matin, n’est-ce pas
mon
pauvre petit espiègle ?
Je voudrais bien savoir où vous alliez en sortant de la
maison tantôt ? Vous n’avez pas tourné votre coin d’habitude et vous ne m’avez pas
même regardéec. Je vous tancerai
d’importance tout à l’heure : quand je dis tout à l’heure,
c’est-à-dire quand il vous plaira de venir et Dieu sait que vous ne vous casserez
pas
les jambes pour accourir plus vite. Taisez-vous, espèce de monstre. Taisez-vous et
venez bien vite.
J’ai mes comptes de la fin du mois à faire ce soir. Fichtre, ce
n’est pas ce qui m’amuse le plus. Cependant je les ferai parce que, je me connais,
quand je laisse passer un jour, j’ai encore plus de peine à m’y remettre.
J’ai
pensé à une chose, mon Toto, qui fera que tes gilets seront bien raccommodés. En
attendant, tu n’en manques pas encore puisqu’il y en a deux que tu n’as jamais mis.
Tâche aussi, mon bon petit Toto, si tu y pensesd, à m’apporter toutes tes vieilles chemises. Je voudrais donner
tout ensemble à Eulalie.
Voici enfin le
mauvais temps revenu. Quel bonheur ! du moins pour ce qui reste de représentations
car
avec les haines qu’il y a et la pièce de Mme Girardin avec Mlle Rachel passant à Pâques1, je crains que nous n’ayons pas longtemps à profiter de ce
magnifique mauvais temps. Enfin, quoi qu’il arrive, prenons toujours ce que le bon
Dieu nous envoie et remercions-le. Je voudrais bien avoir à le remercier demain d’une
bonne représentation. En attendant, je le prie pour qu’il envoie la peste et le
choléra-morbus à tous les ennemis et je t’aime plus que jamais.
Juliette
1 La Comédie-Française a programmé Judith de Delphine de Girardin.
a « empêché ».
b « laquelle ».
c « regardé ».
d « pense ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
les répétitions et la création des Burgraves à la Comédie-Française sont compliquées par un procès et une cabale. Au retour de leur voyage en Espagne et dans les Pyrénées, ils apprennent la mort par noyade de Léopoldine, fille aînée de Hugo.
- Janvier-févrierRépétitions des Burgraves. Le rôle de Guanhumara ayant été retiré à Mlle Maxime, on cherche à la remplacer. Après Mlle Fitz-James, c’est Mme Mélingue qui est finalement choisie.
- 14 et 15 févrierMariage de Léopoldine Hugo et Charles Vacquerie.
- 7 marsPremière des Burgraves à la Comédie-Française.
- PrintempsHugo fait la connaissance au printemps de la femme de lettres Léonie d’Aunet, épouse Biard, et débute avec elle une liaison au printemps, ou à l’automne, ou en mai 1844, qui ne sera révélée à Juliette Drouet qu’en 1851.
- 18 juillet-12 septembreVoyage en Espagne et dans les Pyrénées, interrompu par la nouvelle de la mort de Léopoldine Hugo, noyée dans la Seine, à Caudebec, près de Villequier, avec son mari Charles Vacquerie, le 4 septembre. Hugo l’apprend le 9, en lisant le journal, à Rochefort. Léopoldine a été enterrée le 6 septembre, à Villequier. Retour précipité à Paris.
