« 1 avril 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16352, f. 1-2], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.10868, page consultée le 26 janvier 2026.
1er avril 1843, samedi matin, 11 h.
Bonjour, mon cher petit Toto chéri, bonjour, mon amour bien-aimé. Comment vas-tu ce
matin ? Comment vont tes yeux ? As-tu pris un peu de repos cette nuit ? Il fait un
beau temps de spectacle aujourd’hui si le temps ne change pas d’ici à ce soir. Je
voudrais être à la fin de la soirée pour savoir comment se sont comportésa nos ignobles gredins. Je suis de
l’avis de Didier, je crois que c’est une
excessive mansuétude qui les encourage. Si on en assommait
réellement deux ou trois, ils se tiendraient tranquilles. D’ailleurs on ne risquerait
pas grand-chose en essayant.
Je voudrais être homme ce soir, je te réponds que
je m’acquitterais de mon emploi à trique que veux-tu. Malheureusement je ne suis bonne
à rien qu’à ranger et c’est ce que je fais en conscience et le mieux du monde.
Je t’écris avec Cocotte sur mon doigt, ce qui est médiocrement commode mais c’est le moyen de l’empêcher
de crier et j’ai si mal à la tête qu’il m’est impossible de supporter ses affreux
cris. J’aime mieux l’autre incommodité : du reste elle est très drôle, elle me regarde
écrire avec une attention profonde, on dirait qu’elle lit au fur et à mesure que
j’écris. Pauvre cocotte tu es bien gentille. Mais j’aime mieux Toto.
Aurai-jeb bientôt l’exemplaire
de mon Allemand1 ? Je ne parle pas de ceux
de mesdames Krafft, Pierceau et Lanvin quoique ces trois femmes soient chacune dans leur genre pressée
de l’avoir. Il me semble que le nombre de gens à qui tu donnais tes pièces a augmenté
car tu n’étais pas aussi à court les autres années ? Du reste, cela n’a rien
d’étonnant, la progression des cadeaux suit la progression de la vente et à ce point
de vue tu dois en être content. Tu feras bien, en effet, de faire faire ce curieux
tableau comparatif de la vente de ton ouvrage année par année depuis quinze ans. Ce
sera une fameuse pichenette sur le nez de tes ennemis. Profite de l’aptitude de
Duriez2 pour ce genre de travail. Cela me fera plaisir à moi comme
tout ce qui constate ton génie. Je t’aime mon Victor adoré.
Je me suis
débarrassée de Cocotte. Je n’en suis pas fâchée parce qu’elle me gênait un peu sans
que cela paraisse. Je n’ai plus guère de papier. Tâche de penser à m’en apporter
d’autre avant la fin : tous ces temps-ci nous en avons usé énormément sans compter
mille autres menus frais qui font somme au bout du mois. Ce ne serait que demi-mal
si
ces hideux gredins ne venaient pas se vautrer à travers les représentations mais qu’y
faire ? Attendre, c’est ce que tu fais avec une patience et une sérénité que je
t’envie. Pour moi, qui sens que c’est encore une chance de moins pour notre voyage
si
désiré, je n’ai pas ton calme et ton courage et je me sens plus disposée à éventrer
ces immondes porcs qu’à leur faire litière de tes recettes. Décidément je me range
du
parti de Didier avec fureur.
Pauvre adoré, en attendant je t’assomme de mes
jérémiades. Je ferais bien mieux de me mêler de mes affaires que de m’occuper des
tiennes pour lesquelles je ne puis rien.
Suzanne a porté la loge à son nouveau
cousin, il paraît qu’il est comblé ainsi que sa femme. Pour les Lanvin, je crois que tu fais bien de diminuer petit
à petit le nombre de billets jusqu’à ce que tu les supprimes tout à fait. Pour moi
je
te prie de ne me rien supprimer du tout. Je veux assister à toutes les
représentations, quand même, c’est mon idée, mon plaisir et mon bonheur. Plaisir bien
troublé, bonheur un peu mêlé d’amertume. Mais enfin tels qu’ils sont je les veux et
je
les prends. Ne me les refuse pas. Je baise tes quatre petites pattes blanches. Je
t’adore mon Victor.
Juliette
1 Son beau-frère Louis Koch, à qui elle veut adresser un exemplaire des Burgraves.
2 Michaud et Duriez avaient mis en vente Les Burgraves le 28 mars.
a « comporter ».
b « aurais-je ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
les répétitions et la création des Burgraves à la Comédie-Française sont compliquées par un procès et une cabale. Au retour de leur voyage en Espagne et dans les Pyrénées, ils apprennent la mort par noyade de Léopoldine, fille aînée de Hugo.
- Janvier-févrierRépétitions des Burgraves. Le rôle de Guanhumara ayant été retiré à Mlle Maxime, on cherche à la remplacer. Après Mlle Fitz-James, c’est Mme Mélingue qui est finalement choisie.
- 14 et 15 févrierMariage de Léopoldine Hugo et Charles Vacquerie.
- 7 marsPremière des Burgraves à la Comédie-Française.
- PrintempsHugo fait la connaissance au printemps de la femme de lettres Léonie d’Aunet, épouse Biard, et débute avec elle une liaison au printemps, ou à l’automne, ou en mai 1844, qui ne sera révélée à Juliette Drouet qu’en 1851.
- 18 juillet-12 septembreVoyage en Espagne et dans les Pyrénées, interrompu par la nouvelle de la mort de Léopoldine Hugo, noyée dans la Seine, à Caudebec, près de Villequier, avec son mari Charles Vacquerie, le 4 septembre. Hugo l’apprend le 9, en lisant le journal, à Rochefort. Léopoldine a été enterrée le 6 septembre, à Villequier. Retour précipité à Paris.
