« 21 mars 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16351, f. 247-248], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4249, page consultée le 04 mai 2026.
21 mars [1843], mardi après-midi, 2 h. ½
Tu es bien gentil, mon Toto, d’être revenu ce matin. Je t’en remercie du fond du
cœur. J’ai besoin, pour me redonner de la confiance et du courage, de ces preuves
d’amour de temps en temps. Plus ce serait le paradis et depuis longtemps je ne suis
plus à ce régime. Mais j’ai été la plus heureuse des femmes ce matin en te voyant
revenir. Je ne te l’ai pas montré autant que je l’aurais voulu, parce que je suis
un
peu souffrante mais dans mon cœur j’étais heureuse comme depuis longtemps je ne
l’étais plus.
Je désire et je redoute, tout à la fois, mon adoré, d’assister aux
représentations des Burgraves. D’un côté le bonheur
d’entendre les plus beaux vers que tu aies jamais faitsa, de l’autre te voir en butteb à cette ignoble cabale me rend si malheureuse que ces deux
sentiments contradictoires ont beaucoup de peine à s’accorder entre eux et je suis
dans une hésitation douloureuse qui me rend presque malade. Cependant, mon Toto, le
besoin de t’admirer l’emporte sur ma couardise et si tu peux m’envoyer jeudi à la
représentation, je serai la plus heureuse des femmes en dépit de tous les misérables
qui seront là.
Tu crois donc, mon pauvre amour, que nous ferons un petit voyage
cette année ? Pour avoir ce bonheur suprême, je donnerais sans hésiter la moitié de
ce
qui me reste à vivre. Si tu pouvais voir le fond de mon cœur, si tu pouvais savoir
combien j’ai besoin de ton amour tu comprendrais que ce n’est pas une manière de
parler quand je dis que pour avoir deux mois de bonheur sans partage et sans
interruption avec toi, je donnerais dix ans de ma vie. Depuis que tu m’as dit cela,
mon Toto, je suis sens dessus dessous. Je voudrais être plus vieille de deux mois
pour
voir se réaliser cette promesse. Les deux années qui viennent de s’écouler m’ont
rendue très défiante et je n’ajouterai foi entière à tes paroles que lorsque nous
serons juchés tous les deux sur quelque impériale de diligence.
En attendant, je
me ronge les poings d’impatience et je trouve les heures et les journées mortellement
longues. Je t’aime, mon Toto. Je voudrais le crier tout haut à toute la nature. Je
t’aime : j’aime Toto ! J’aime Toto ! J’aime Toto ! J’aime Toto ! Je baise tes chers
petits pieds ravissants.
Juliette
a « fait ».
b « but ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
les répétitions et la création des Burgraves à la Comédie-Française sont compliquées par un procès et une cabale. Au retour de leur voyage en Espagne et dans les Pyrénées, ils apprennent la mort par noyade de Léopoldine, fille aînée de Hugo.
- Janvier-févrierRépétitions des Burgraves. Le rôle de Guanhumara ayant été retiré à Mlle Maxime, on cherche à la remplacer. Après Mlle Fitz-James, c’est Mme Mélingue qui est finalement choisie.
- 14 et 15 févrierMariage de Léopoldine Hugo et Charles Vacquerie.
- 7 marsPremière des Burgraves à la Comédie-Française.
- PrintempsHugo fait la connaissance au printemps de la femme de lettres Léonie d’Aunet, épouse Biard, et débute avec elle une liaison au printemps, ou à l’automne, ou en mai 1844, qui ne sera révélée à Juliette Drouet qu’en 1851.
- 18 juillet-12 septembreVoyage en Espagne et dans les Pyrénées, interrompu par la nouvelle de la mort de Léopoldine Hugo, noyée dans la Seine, à Caudebec, près de Villequier, avec son mari Charles Vacquerie, le 4 septembre. Hugo l’apprend le 9, en lisant le journal, à Rochefort. Léopoldine a été enterrée le 6 septembre, à Villequier. Retour précipité à Paris.
