« 25 février 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16351, f. 181-182], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4078, page consultée le 24 janvier 2026.
25 février [1843], samedi matin, 11 h. ½
Bonjour mon Toto bien-aimé, bonjour mon cher petit homme adoré, comment vont tes
pauvres yeux ce matin ? Si tu penses que de l’eau de pavots te serait utile chez toi,
mon cher amour, je t’en ferai que tu emporteras dans une petite bouteille propre tous
les soirs ? Voilà déjà longtemps que je voulais te le proposer, je ne sais pas comment
j’ai pu l’oublier quand tu étais auprès de moi. Enfin, mon cher ange, si tu peux
croire que cela t’est nécessaire, je t’en ferai que tu emporteras tous les soirs,
quitte à me rapporter les petits flacons, de temps en temps, comme les bouts de
bougie.
Tu vois, mon Toto bien-aimé, que je prends mes dimensions dans le cas où
tu pourrais nous conduire ce soir à Lucrèce et que je
m’étends de long en large sur ma belle feuille de papier blanc. C’est que je ne veux
pas, en prenant un plaisir, avoir des regrets d’ailleurs ; en fait de bonheur je suis
une gourmette1
très raffinéea ; je m’entends très
bien à savourer ce genre de poisson et ce n’est pas ma faute si je n’y mets pas la
sauce que je voudrais et comme je saurais le faire si on me livrait à mes
inspirations.
J’attends ma pauvre péronnelle de bonne heure ce soir. Je veux que
nous soyons toutes les deux sous les armes afin de n’avoir rien à nous reprocher dans
le cas où, par hasard, vous viendriez nous chercher pour le commencement de la
représentation. Hélas ! J’en doute, au risque de jurer devant la reine. Enfin nous
serons prêtes, voilà tout.
Je voudrais savoir ce qu’on a dit des bigornes chez toi ? Probablement on aura poussé d’affreux cris
de dégoût ? À l’œil ça n’a rien d’appétissant et au goût c’est insignifiant. Si
j’avais pu penser qu’on m’enverrait ce cailloutage, j’aurais demandé à la place des
crèpes, qui sont en grande réputation dans mon pays et qui la justifientb. Ce sera pour une autre fois et alors
tu m’en diras, ainsi que Dédé, des bonnes nouvelles. Mais je conviens que c’est très
peu de choses que les bigornes, même celles choisies. Ces
pauvres gens ont cru bien faire. Ilc
faut leur savoir gré de l’intention et puis : les petits cailloux entretiennent l’amitié et à ce point de vue cela ne manque pas son
but.
Si tu pouvais venir un moment avant d’aller à ta répétition, je serais bien
heureuse parce que je te verrais, que je te baiserais et que je saurais des nouvelles
de mon cher petit Toto. Il me semble que cela te serait facile si tu voulais puisque
c’est à peu près ton chemin ? Tâche d’avoir assez de temps et assez d’amour pour me
faire cette joie.
Ce que tu m’as dit hier, des hideuses menées de cette non moins
hideuse Maxime me met dans une fureur
inexprimable. Je ne sais pas ce que je ferais à un pareil monstre. La méchanceté basse
et ignoble me rend féroce pour ceux qui en sont possédésd. Aussi je ne sais pas ce que je ferais
à cette vieille drôlesse si je la tenais. J’espère que Maquet et tous ceux qui te sont dévoués sauront déjouere toutes les trahisons de cette odieuse fille et qu’elle en
sera pour sa honte et pour sa rage impuissante. En attendant, l’affreuse stryge te
picote et te harcèle. C’est beaucoup trop et tu feras bien de l’en faire souvenir
en
temps et lieu. Il ne faut pas encourager, par l’impunité, d’autres monstres de même
nature. Tout ce que je te dis là, mon cher adoré, ne sert pas à grand chose, qu’à
me
soulager, c’est pour cela que je te le dis et puis parce que je sais que tu
l’écouteras avec ta patience et ton indulgence accoutumée.
Tâche de venir nous
prendre de bonne heure ce soir et je serai très contente et très heureuse à la fois
puisque je verrai ma pauvre Lucrèce que je n’ai pas vuef depuis si longtemps et que je passerai
quelques douces heures auprès de toi, bonheur qui ne m’est pas arrivé depuis des
siècles.
Je vous aime mon Toto chéri et je baise vos chers petits pieds.
Juliette
1 Gourmette : Juliette invente un féminin à « gourmet ».
a « rafinée ».
b « justifie ».
c « ils ».
d « possédé ».
e « déjoués ».
f « vu ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
les répétitions et la création des Burgraves à la Comédie-Française sont compliquées par un procès et une cabale. Au retour de leur voyage en Espagne et dans les Pyrénées, ils apprennent la mort par noyade de Léopoldine, fille aînée de Hugo.
- Janvier-févrierRépétitions des Burgraves. Le rôle de Guanhumara ayant été retiré à Mlle Maxime, on cherche à la remplacer. Après Mlle Fitz-James, c’est Mme Mélingue qui est finalement choisie.
- 14 et 15 févrierMariage de Léopoldine Hugo et Charles Vacquerie.
- 7 marsPremière des Burgraves à la Comédie-Française.
- PrintempsHugo fait la connaissance au printemps de la femme de lettres Léonie d’Aunet, épouse Biard, et débute avec elle une liaison au printemps, ou à l’automne, ou en mai 1844, qui ne sera révélée à Juliette Drouet qu’en 1851.
- 18 juillet-12 septembreVoyage en Espagne et dans les Pyrénées, interrompu par la nouvelle de la mort de Léopoldine Hugo, noyée dans la Seine, à Caudebec, près de Villequier, avec son mari Charles Vacquerie, le 4 septembre. Hugo l’apprend le 9, en lisant le journal, à Rochefort. Léopoldine a été enterrée le 6 septembre, à Villequier. Retour précipité à Paris.
