24 février 1843

« 24 février 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16351, f. 177-178], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4077, page consultée le 25 janvier 2026.

J’ai passé une bien mauvaise nuit, mon adoré, et je m’en ressens ce matin par un affreux mal de tête. Cependant, mon cher bien-aimé, le bon Dieu n’a pas voulu que je restasse longtemps sous cette horrible impression de famille et il m’a envoyé ce matin une lettre très bonne de mon beau-frère précédant de quelques minutes l’envoi de deux homards et des bigornes, sorte de coquillages qu’on mange dans mon pays1 et dont M. Pasquier me régalait chaque fois qu’il en recevait. Ce petit envoi servira à défrayer mes jours gras2 et un peu les tiens car il y a deux homards.
Voilà, mon pauvre ange, ce que le bon Dieu m’a envoyé en compensation à l’horrible scène d’hier. Non, mais plaisanterie à part, cette lettre m’a fait du bien parce qu’il y a un ton d’honnêteté et presque de bonheur qui réjouit le cœur. Ce qui n’empêche pas que tu n’aies été admirablement bon et charmant en cette triste circonstance comme toujours, pauvre ange bien-aimé. Je ne t’aime pas plus dans ces moments-là, parce que c’est impossible mais je sens une reconnaissance et une vénération sans borne pour toi, mon Toto, et qui me feraient baiser tes pieds.
Tout ce que tu dis est bien et bon pour cette Eugénie et je suivrai à la lettre tes conseils. Mme Lanvin est justement la femme qu’il faut pour ça. Ainsi, mon cher adoré, de cette façon nous n’aurons aucune crainte de n’avoir pas tout fait pour empêcher ces malheureuses femmes d’être les plus misérables des créatures et les plus infâmes.
Baise-moi mon Toto adoré, baise-moi, aime-moi et viens bien vite.

Juliette


Notes

1 Juliette Drouet est originaire de Bretagne.

2 C’est la période de Carême.


« 24 février 1843 » [source : BnF, Mss, NAF 16351, f. 179-180], transcr. Olivia Paploray, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.4077, page consultée le 25 janvier 2026.

Chaque fois qu’il t’arrive de venir une minute dans un moment de la journée qui n’est pas ton heure habituelle, tu me retranches le pauvre petit morceau quotidien après lequel je soupire vingt-trois heures sur vingt-quatre. Enfin c’est comme ça, c’est à prendre ou à laisser et toutes mes réclamations et tous mes gémissements ne te feront pas venir une seconde plus vite ni rester une seconde plus tard que le temps que tu veux me donner. Je reconnais que tout ce que je dis n’a pas le sens commun et que je ferais bien mieux de garder ma plume pour manger des choux que d’écrire toutes les doléances qui me passent par la tête.
J’ai fait prier les Lanvin d’aller chercher Claire de très bonne heure à la pension demain. Maintenant, mon cher bien-aimé, tu seras bien gentil si tu fais tout ton possible pour nous conduire à Lucrèce demain pour le lever du rideau. Songe qu’il y a cinq ans que je n’ai vu la pièce et que ma pauvre péronnelle ne la connaît qu’à la lecture. Tu sais aussi combien le premier acte fait d’effet à la scène. Tu seras donc bien gentil, et tu l’es déjà beaucoup, si tu nous conduis à l’Odéon pour le commencement de la représentation.
Jour Toto, jour mon cher petit o, je vous adore.
Il paraît que ce pauvre beau-frère a acheté toute une cargaison de perruches et de perroquets à notre usage particulier. Je ne sais pas trop ce que va dire ma pauvre péronnelle du fameux perroquet gris qui parle, qui chante, qui rita, qui pleure, qui hurle comme pourrait le faire tout académicien lisant son discours en séance publique. Je serais cependant forcée, pour le moment, de prononcer le fameux vade retro PERROQUAI afin de ne pas faire de ma maison la succursale de la ménagerie royale. J’ai bien assez de Cocotte, de vous et de Fouyou. Je n’en demande pas davantage.

Juliette


Notes manuscriptologiques

a « ris ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

les répétitions et la création des Burgraves à la Comédie-Française sont compliquées par un procès et une cabale. Au retour de leur voyage en Espagne et dans les Pyrénées, ils apprennent la mort par noyade de Léopoldine, fille aînée de Hugo.

  • Janvier-févrierRépétitions des Burgraves. Le rôle de Guanhumara ayant été retiré à Mlle Maxime, on cherche à la remplacer. Après Mlle Fitz-James, c’est Mme Mélingue qui est finalement choisie.
  • 14 et 15 févrierMariage de Léopoldine Hugo et Charles Vacquerie.
  • 7 marsPremière des Burgraves à la Comédie-Française.
  • PrintempsHugo fait la connaissance au printemps de la femme de lettres Léonie d’Aunet, épouse Biard, et débute avec elle une liaison au printemps, ou à l’automne, ou en mai 1844, qui ne sera révélée à Juliette Drouet qu’en 1851.
  • 18 juillet-12 septembreVoyage en Espagne et dans les Pyrénées, interrompu par la nouvelle de la mort de Léopoldine Hugo, noyée dans la Seine, à Caudebec, près de Villequier, avec son mari Charles Vacquerie, le 4 septembre. Hugo l’apprend le 9, en lisant le journal, à Rochefort. Léopoldine a été enterrée le 6 septembre, à Villequier. Retour précipité à Paris.