« Non datée » [source : BnF, Mss, NAF 16324, f. 1-2], transcr. Jeanne Stranart, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.11150, page consultée le 24 janvier 2026.
Mardi, 8 h. ½ du soir
2 juin
[1835 ?]a
Que je te dise que je t’aime ! Que je te dise que je pense à toi ! Ce n’est pas
assez : il faudrait pouvoir dire comment je t’adore dans mon cœur, dans quelle
contemplation de toi je suis toujours. L’amour que j’ai au-dedans de moi ressemble
tout à fait à la voix ravissante qui te chante des airs merveilleux dans toi, et qui
ne rend plus à l’extérieur que des sons confus et sans mélodie. Eh bien moi, c’est
la
même chose. Je sens au dedans de moi une voix qui prononce des mots du paradis et
quand je veux les écrire, je ne trouve plus que des mots insignifiants et sans suite.
Mais n’importe. La voix, l’amour, l’âme, n’en font pas moins leur partie dans ce
concert intérieur.
Quel délicieux voyage nous avons faitb1. Sans la tristesse
de ce bon M. N., tout aurait été heureux et charmant autour de nous. Oh ! que je
t’aime. Reviens vite, mon Victor bien-aimé. Vraiment, je ne me sens vivre qu’auprès
de
toi, je n’ai de joie qu’en toi, de bonheur et de plaisir qu’avec toi. Mon Dieu, mon
Dieu, que je t’aime ! Je voudrais mettre toute mon âme dans ce mot-là, toute ma vie
dans un baiser sur ta jolie bouche.
Juliette
10 h. moins ¼
Tu ne viens pas, mon cher Toto, mais je ne t’en veux pas. Je t’aime et je profite
de ce moment de retard pour te l’écrire. Si j’en croisc l’indication du Charles Maurice, Angelo commencerait aujourd’hui à
7 h2. S’il est bien informé, nous ne pourrons pas
arriver assez à temps pour le voir, car la pièce ne dure que 3 h.
Te voilà mon
amour, ma vie, ma joie. Je t’aime.
[Adresse :]
À mon Victor bien-aiméd
1 Différents éléments compliquent la datation de cette lettre. « M. N. » peut être Célestin Nanteuil, avec qui Victor Hugo et Juliette Drouet voyagèrent en juin-juillet 1836. Cette lettre pourrait donc avoir été écrite fin juillet 1836, après leur retour. Mais nous ne pouvons pas confirmer cette hypothèse. À la fin de sa lettre, Juliette évoque une représentation d’Angelo. En 1836, Angelo n’a été joué que les mardis (jour d’écriture de la lettre) 29 mars et 5 avril, bien avant le voyage des trois amis. Il est donc plus vraisemblable que la lettre date de 1835. Dans ce cas, nous ne savons pas quel est ce voyage évoqué avec « ce bon M. N. » qui n’est peut-être pas Célestin Nanteuil. De plus, la date ajoutée « 2 juin 35 » n’est pas vérifiable, Angelo ayant été joué les mardis 5, 12, 19, 26 mai ; 2, 9, 16, 23, 30 juin et les 7 et 14 juillet 1835. À élucider.
2 Charles Maurice crée en 1818 Le Courrier des Spectacles qui devint le 12 avril 1823 Le Courrier des Théâtres, journal quotidien consacré à la vie théâtrale et aux théâtres parisiens. Il fut très vite à la mode notamment grâce à la plume acérée de son rédacteur en chef. Juliette nomme ici le journal par le nom de son créateur-rédacteur en chef.
a Date rajoutée sur le manuscrit d’une main différente de celle de Juliette.
b « faits ».
c « croie ».
d Juliette a écrit la deuxième partie de sa lettre par-dessus l’adresse.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle regrette de ne pas jouer le rôle de la courtisane Tisbe, où elle se reconnaît, dans Angelo tyran de Padoue à la Comédie-Française, mais se voit célébrée dans plusieurs poèmes du recueil Les Chants du crépuscule.
- 28 avrilPremière d’Angelo tyran de Padoue.
- 25 juillet-22 aoûtVoyage avec Hugo en Normandie et en Picardie.
- 9 septembre-13 octobreTandis que Hugo séjourne aux Roches, chez les Bertin (du 10 septembre au 12 octobre), Juliette habite encore la petite maison des Metz.
- 17 octobreLes Chants du crépuscule.
- 15 novembreNaissance de (Jean-)Louis et Michel-Ernest Koch, neveux de Juliette Drouet.
