« 23 mai 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16371, f. 63-64], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8704, page consultée le 07 août 2026.
Bruxelles, 23 mai 1852, dimanche matin, 7 h. ½
Bonjour, mon petit homme bien-aimé, bonjour mon cher petit joueur, bonjour Baccarat1 et vive l’amour ! Hélas ce n’est pas de
longtemps que je verrai vos épanouissements et vos joies diaboliques devant [la nuit d’emblée ?] et les monceaux de fiches [partant ?] [passant ?] de la poche de la mère Reybaud dans la vôtre. Aussi, je retiens le plus que je peux tous les incidents de la soirée
d’hier, pour m’en
faire une sorte de daguerréotype2 que j’ai sous les yeux, dans les oreilles, plein le cœur et plein l’âme jusqu’au
jour où tu
me seras rendu. Ce n’est pas que je veuille que tu marchandes le bonheur à ta pauvre
sainte femme et que tu ne lui donnes pas tout ton temps et tout ce qu’elle voudra
mais je n’aurai pas
trop de tous mes souvenirs d’amour et de joie pour me tenir compagnie dans ma solitude
pendant plusieurs jours3. C’est
pourquoi, mon adoré bien-aimé, je te supplie d’y ajouter d’ici à ce soir tous ceux
que tu pourras en venant de bonne heure me voir. Cependant je sais combien cela te
sera difficile,
aussi je te promets de n’avoir ni humeur ni impatience si tu ne le peux pas. Je ne
veux en rien troubler le bonheur si légitime et si chèrement acheté de ta réunion
avec cette noble et
courageuse femme et je puiserai ma résignation dans la pensée de votre bonheur à tous.
Mon Victor adoré, n’oublie pas ta promesse de tout me dire ce qui concerne notre sécurité
et
notre bonheur à venir. En échange de l’absolue confiance que j’ai en toi, je te demande
un peu de la tienne. Ne me cache rien, mon adoré bien-aimé, au nom de tout ce que
tu as de plus
cher et de plus sacré, au nom de l’honneur et de la justice dont tu es pour moi le
symbole vivant, vénéré et adoré.
Juliette
1 Baccarat : jeu de cartes.
2 Daguerréotype : du nom de l’inventeur du procédé dispositif qui fixait une image sur une plaque de cuivre argentée iodurée en surface. D’après Françoise Heilbrun « À Bruxelles Victor Hugo semble avoir profité des premiers beaux jours pour faire tirer son portrait au daguerréotype » (En collaboration avec le soleil, Victor Hugo photographies de l’exil, Paris-Musées, 1998, p. 43). Puis à Jersey, dans la pièce la plus sombre du rez-de-chaussée de Marine Terrace, les fils Hugo aménagent un véritable laboratoire où diverses techniques sont pratiquées (daguerréotypes, négatifs albuminés, au collodion humide …) Charles essentiellement mais aussi François-Victor et Auguste Vacquerie prennent des clichés des membres de la famille Hugo, de visiteurs amis et de certains proscrits.
3 Mme Hugo fait un second voyage à Bruxelles du 24 au 26 mai pour arrêter avec son mari les dispositions à prendre concernant la vente du mobilier de l’appartement de la rue de la Tour-d’Auvergne.
« 23 mai 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16371, f. 65-66], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8704, page consultée le 07 août 2026.
Bruxelles, 23 mai 1852, dimanche après-midi, 1 h.
Je te vois, mon bien-aimé, je t’écoute, mon âme, je te souris, ma joie, je t’adore,
mon amour. Mon corps est ici mais je suis avec toi. Pendant que ma main gribouille
je ne sais quelles
tendresses incohérentes, mon moi, le vrai moi, te couvre de baisers et de caresses. Dans ce moment-ci je tressaille au contact de
tes doux cheveux et je respire
le parfum de ta belle petite bouche. Cela vaut mieux que d’aligner des phrases maussades
qui ne ressemblent en rien aux ravissantes choses que j’ai dans l’esprit et dans le
cœur. Voyons,
mon petit homme, retournez-vous un peu de mon côté que je vous voie plus à mon aise,
souriez moi plus fort pour que l’éclat de vos admirables dents m’éblouissent comme
le reflet du
soleil dans un miroir. Parlez-moi de votre voix la plus douce pour que cette harmonie
vibre dans tout mon être comme la brise dans une harpe éolienne. Dites-moi vos paroles
les plus
tendres pour que ma pauvre âme ravie les recueille comme les perles et les diamants
les plus précieux. Aimez-moi un peu pour que le ciel s’ouvre et me laisse entrevoir
le paradis et puis
laissez-moi assister invisible à votre vie tout entière. Je vous promets de n’être
pas trop indiscrète et de ne pas trop gêner vos visites féminines. Je me bornerai
à nouer leurs
aiguillettesa et les vôtres assez solidement pour que la pudeur et la morale n’aient rien à redouter
dans ces longs
tête-à-tête1.
Maintenant, mon petit bien-aimé, vous seriez bien bon et bien charmant de venir voir
si j’y suis, car je commence à avoir pitié de ma pauvre BÊTE que
j’ai plantée là pour courir après vous. Je suis sûre que je vais la trouver un peu
plus triste que lorsque que je l’ai quittée et fort en peine de vous qui êtes la vie
de sa vie et l’âme
de son âme.
Juliette
1 Aiguillette : cordon ferré aux deux bouts qui servait à fermer ou à garnir les vêtements. Nouer l’aiguillette : faire un maléfice propre à rendre un homme impuissant.
a « aiguillete ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle accompagne Hugo en exil, en Belgique d’abord, à Jersey ensuite.
- 5 janvierHugo s’installe au 16 de la Grand’Place à Bruxelles. Juliette habite chez ses amis Luthereau, galerie des Princes, 11 bis passage Saint-Hubert.
- 1er févrierHugo s’installe au 27 de la Grand’Place.
Charles, puis François Victor, rejoignent leur père. - 19 avrilMenacé d’expulsion, Hugo prend la décision de s’exiler à Jersey.
- 8-9 juinVente du mobilier parisien de Hugo.
- 31 juilletLa femme de Hugo, sa fille et Auguste Vacquerie arrivent à Jersey.
- 1er aoûtEmbarquement à Anvers de Hugo, son fils Charles et Juliette Drouet, pour Jersey, via Londres.
- 5 aoûtNapoléon-le-Petit publié à Bruxelles. Hugo, accompagné de son fils Charles et de Juliette, arrive en exil à Jersey.
- 5 aoûtJuliette Drouet loge à l’hôtel du Commerce, puis à Nelson Hall, puis à l’Inn Richland, au Hâvre-des-Pas.
- 16 aoûtHugo s’installe à Marine-Terrace avec les siens.
