« 9 novembre 1846 » [source : MVH, α 8978], transcr. Nicole Savy, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.1304, page consultée le 25 janvier 2026.
9 novembre [1846], lundia matin, 9 h. ½
Bonjour mon bien-aimé, bonjour et bonheur à toi et à tous les tiens. Comment vas-tu,
mon doux adoré ? Toujours travaillant, toujours préoccupéb et toujours écrivant probablement ?
Tâche de n’avoir pas froid au moins et de ne pas t’oublier dans la pensée au point
de
faire souffrir ton cher petit corps que j’aime tant.
Cher adoré, il m’est arrivé
un gros malheur ce matin : j’ai cassé un de mes fameux pots, celui que je t’avais
pris. Bien volé ne profite jamais, dit le proverbe, et je
commence à croire à cette sagesse des nations. Cependant il
sera peut-être possible de le raccommoderc, mais c’est égal, c’est fort bête et fort maladroit et je
m’en veux de n’avoir pas prévu cet accident avant sa consommation. Je suis toute
grimaude ce matin. Et je sens que je ne me dériderai pas avant que tu ne m’aies
pardonnée, souri et embrassée. En attendant, et dans le doux espoir que tu viendras
tantôt travailler dans ma chambre, je me dépêche de faire toutes mes affaires.
Je n’ai pas de commission d’aucune espèce il me semble aujourd’hui, aussi je me suis
forcée de rengainer mes socques jusqu’à nouvel ordre, quoique cela ne fasse pas du
tout mon compte. Je ne demande que pluie et course à travers Paris et la banlieue
pourvu que ce soit avec vous. Je ne m’en cache pas, pas plus que de vous adorer.
Juliette
a « samedi ». Le 9 novembre 1846 est un lundi.
b « préocupé ».
c « racommoder ».
« 9 novembre 1846 » [source : BnF, Mss, NAF 16364, f. 233-234], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.1304, page consultée le 25 janvier 2026.
9 novembre [1846], lundi soir, 9 h. ¾
Je te remercie mon pauvre doux bien-aimé, pour ces braves gens. Je te remercie de
ton
inépuisable et si gracieuse obligeance. Je te remercie pour ta noble indulgence qui
s’étend à tout et à tous. Je te remercie et surtout, ô surtout, je t’aime à deux
genoux !
Je n’ai pas besoin de te dire que je n’ai gardé aucune rancune contre
cette pauvre Eugénie. Je sens trop bien
qu’elle soupire à travers toute cette acrimonie et cette mauvaise humeur. D’ailleurs
je suis à trop bonne école pour n’en pas profiter : donne-lui la
goutte tout de même1. Toujours est-il que la pauvre femme s’est en allée un peu plus
calme, sinon moins malheureuse. Combien de temps cela durera-t-il ? Je n’ose le
prévoir et je ne prévois pas non plus quand on pourra rendre un vrai service à
M. Vilain. Enfin, il ne faut pas
désespérer de la bonté de Dieu, surtout quand tu daignesa te mêler de la partie.
Je me suis
trompée d’heure ce matin à ma pendule, si bien que j’étais affreusement en retard
quand je me suis levée. Depuis lors j’ai eu la visite d’Eugénie compliquée de celle
de
M. Vilain, ce qui fait que je n’ai pas pu t’écrire plus tôt. Mais qu’importe l’heure
à
laquelle j’écrive puisque ma pensée ne te quitte jamais, que mes yeux te cherchent
toujours et que mes lèvres brûlent en attendant ta chère petite bouche ? Il n’y a
que
moi de lésée dans tout ça, comme dirait la mère Triger : « je suis lésée, lésée, parfaitement
lésée. »
Quand te verrai-je, mon adoré ? Tu m’as quittée bien brusquement mais
en me laissant l’espoir de te voir ce soir de bonne heure : à
tout à l’heure. Hélas ! si je prenais cette douce promesse à la lettre, où en
seraientb mon pauvre cœur et ma
patience ? Mais enfin, ce tout à l’heure ne doit pas être
loin maintenant et je l’attends avec une vive impatience. Pourvu que ta gorge ne te
fasse pas plus souffrir. Cher adoré, mon Toto, mon amour, ma vie, mon âme, dépêche-toi
de venir, je t’en supplie.
Juliette
1 Victor Hugo s’est-il inspiré de cette formule récurrente dans le dernier vers du poème « Après la bataille » écrit en 1850 et publié dans la Première série de la Légende des siècles : « Donne-lui tout de même à boire, dit mon père » ?
a « daigne ».
b « serait ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
sa fille Claire meurt de la tuberculose. Le père biologique, James Pradier, et le père adoptif, l’accompagnent dans ce deuil. Celui-ci libère Hugo du blocage qui l’empêchait de se rendre sur la tombe de Léopoldine, où il se rend pour la première fois depuis trois ans.
- 28 marsCrise nerveuse de Claire.
- 1er-5 juinHugo, à la Chambre des Pairs, participe au procès de Pierre Lecomte, auteur d’un attentat manqué contre le roi. Lecomte sera guillotiné.
- 2 juinJuliette et sa fille s’installent à Auteuil, 56 rue de la Fontaine, dans un appartement que leur loue Pradier. Il refuse de louer un appartement plus confortable pourtant disponible dans le même immeuble.
- 21 juinMort de Claire Pradier.
- 23 juinEnterrement de Claire Pradier au cimetière d’Auteuil.
- Juin-juilletVictor Vilain réalise un buste en terre cuite de Juliette.
- 11 juilletAprès la découverte des dernières volontés de Claire, son corps est exhumé et transféré au cimetière de Saint-Mandé.
- 1er-2 aoûtVictor Hugo et Juliette partent en excursion le samedi toute la journée, et le dimanche matin, et prennent le chemin de fer.
- 25-28 septembreSéjour en Normandie, à Caudebec et Villequier.
