« 10 novembre 1846 » [source : BnF, Mss, NAF 16364, f. 235-236], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.1305, page consultée le 27 janvier 2026.
10 novembre [1846], mardi matin, 9 h. ¼
Bonjour, mon petit Toto, bonjour mon adoré, bonjour ma joie. Comment vas-tu ce
matin ? Comment va ta gorge ? Comment m’aimes-tu ? À peine ai-je les yeux ouverts
que
je me pose toutes ces questions auxquelles vous ne vous empressez pas de répondre,
vilain homme que vous êtes. Est-ce que vous ne viendrez pas un peu plus tôt
aujourd’hui ? Le temps est bien beau quoique très froid. J’aurais bien envie de
marcher avec vous mais je ne l’espère pas. Je sais combien tu es occupé, mon cher
petit homme, et je ne veux pas te tourmenter. Je t’aime de toutes mes forces, voilà
tout. J’ai fait faire du feu dans le poêle ce matin parce que l’onglée1 pinçait à vif. Je t’écris donc le dos au
feu, le ventre à table2 comme
le bon bourgeois de la chanson, mais je ne caresse aucun tendron et voilà ce qui me défrise3. Si vous aviez le moindre sentiment de la saine poésie vous
viendriez m’aider à mettre en scène ce joli couplet. Mais vous ne sentez rien de rien,
vilain romantique, et j’en suis pour mes frais de mémoire et d’imagination.
Baisez-moi tout de même et venez de bonne heure si vous pouvez. Je vous attends avec
armes et bagages, prête à tout et à bien autre chose encore
et sans le secours du fulmicoton4. Je vous envoie
une grêle de baisers, une pluie de caresses et une bombarde5 chargée de tendresse et d’amour.
Juliette
1 Engourdissement douloureux causé par le grand froid au bout des doigts.
2 À l’origine, gens qui apprécient de manger à l’aise, puis selon le Littré, gens qui prennent toutes leurs aises, sans l’idée de repas.
3 Citation de la chanson La Barque à Caron, dont Lecacheux rappelle,
dans un article de la Revue des Deux Mondes qu’il lui consacre en 1832
(vol. 8, octobre-décembre), qu’elle était très en vogue une quinzaine d’années
auparavant. En voici les paroles :
« Ah que l’amour est agréable !
Il est
de toutes les saisons :
Un bon bourgeois dans sa maison,
Le dos au feu,
le ventre à table,
Un bon bourgeois dans sa maison
Caressait un jeune
tendron. » ?
4 Coton qu’une préparation chimique a rendu détonant comme la poudre ; dit aussi « coton-poudre » et « pyroxyle ». Le chimiste bâlois Schœnbein l’avait présenté à l’Académie des Sciences le 5 octobre 1846.
5 Machine de guerre et pièce d’artillerie ancienne qui servait à lancer de gros boulets de pierre.
« 10 novembre 1846 » [source : BnF, Mss, NAF 16364, f. 237-238], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.1305, page consultée le 27 janvier 2026.
10 novembre [1846], mercredi soir, 6 h.
Je n’ai pas d’autre moyen de faire quelques petites économies domestiques, mon cher
adoré, que de m’absenter quelques heures de chez moi le soir. Cela coupe la soirée
et
me permet de ne pas allumer ma lampe et de laisser mon foyer s’éteindre. Du reste
c’est très peu amusant et j’aimerais beaucoup mieux une autre distraction, sinon moins
innocente, au moins plus intéressante et plus drôle. Et puis vous êtes mon petit Toto
toujours plus aimé mais aussi toujours de plus en plus rare. Tout cela n’est pas très
récréatif, quoi que vous en disiez. J’aime assez vos refflexions. Je crois que je
mets
une f de trop à ces susdites réflexions, mais qu’importe l’orthographe de la chose si ce que je dis est
juste ? Hein, vous êtes légèrement collé ! Je disais donc que je vous trouvais très
bon quand vous vouliez faire la police de mes dépenses non secrètes. Une autre fois
je
ne vous répondrai pas et je vous enverrai des notes de la
rue Vivienne, du Grand Colbert1 et autres Villes de
France2 afin d’exercer votre judicieuse critique.
Taisez-vous !!!!!!!!!a
Ah ! mais c’est que je ne plaisante plus, voyez-vous. Si vous dites un mot, je
lirai tout ce qu’il y a dans mon buvard. Je lirai les belles choses que vous gardez
si
soigneusement dans le fond de votre chapeau. Je vous ferai tout le tort possible et
bien autre chose encore si vous m’exaspérez.
Juliette
1 Le Grand Colbert fut à l’origine, en 1637, l’hôtel particulier de Jean-Baptiste Colbert, puis il devint un magasin de mode et une parfumerie. Il est aujourd’hui un grand restaurant, classé monument historique, qui se trouve 2, rue Vivienne, à Paris dans le 2e arrondissement.
2 Villes de France : Grand magasin de nouveautés ouvert en novembre 1846, situé au 49 rue Vivienne, et s’étendant jusqu’au 104 rue de Richelieu.
a Les neuf points d’exclamation courent jusqu’au bout de la ligne.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
sa fille Claire meurt de la tuberculose. Le père biologique, James Pradier, et le père adoptif, l’accompagnent dans ce deuil. Celui-ci libère Hugo du blocage qui l’empêchait de se rendre sur la tombe de Léopoldine, où il se rend pour la première fois depuis trois ans.
- 28 marsCrise nerveuse de Claire.
- 1er-5 juinHugo, à la Chambre des Pairs, participe au procès de Pierre Lecomte, auteur d’un attentat manqué contre le roi. Lecomte sera guillotiné.
- 2 juinJuliette et sa fille s’installent à Auteuil, 56 rue de la Fontaine, dans un appartement que leur loue Pradier. Il refuse de louer un appartement plus confortable pourtant disponible dans le même immeuble.
- 21 juinMort de Claire Pradier.
- 23 juinEnterrement de Claire Pradier au cimetière d’Auteuil.
- Juin-juilletVictor Vilain réalise un buste en terre cuite de Juliette.
- 11 juilletAprès la découverte des dernières volontés de Claire, son corps est exhumé et transféré au cimetière de Saint-Mandé.
- 1er-2 aoûtVictor Hugo et Juliette partent en excursion le samedi toute la journée, et le dimanche matin, et prennent le chemin de fer.
- 25-28 septembreSéjour en Normandie, à Caudebec et Villequier.
