« 5 septembre 1850 » [source : Leeds, BC MS 19c Drouet/1850/36], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12633, page consultée le 24 janvier 2026.
5 septembre [1850], jeudi matin, 7 h. ¾
Je continue ma correspondance, la seule manière de me faire trouver le temps moins
long loin de vous. D’ailleurs cela donnera le temps à mes hôtes de se réveiller et
puis encore de rattrapera les
deux gribouillis en retard d’hier. En arrivant à Paris je ferai quelques différentes
petites commissions parmi lesquelles votre compas. J’irai en même temps chez la pauvre
Eugénie. Tout cela je l’espère ne me
mènera pas plus tard que midi ½. Il est vrai que cela dépendra tout à fait de l’heure
à laquelle je partirai de Sablonville1, c’est-à-dire du
temps qu’on mettra à me raccommoder en gros ma fameuse [LASAVAK ?].
J’ai profité du prétexte du patron à prendre pour m’y faire faire quelques réparations
chemin faisant. Voime, voime, on n’est pas plus
prévoyant et surtout moins sans gêne que cette Juju-là. Toto lui-même, le grand Toto,
le vrai Toto, le seul Toto, ne ferait pas mieux.
Ah ! voilà qu’on remue dans la
chambre de mes hôtes, les chiens aboient, le maître tousse, la maîtresse sonne, la
maison remue, le soleil est levé, tout le monde vit et je continue mes gribouillis
avec d’autant plus de rage qu’une fois interrompue je ne pourrai probablement plus
reprendre le fil de mon bavardage, ce qui serait bien malheureux pour vous et pour
la
postérité auxquels ils sont dédiés. Voici déjà qu’on frappe à ma porte. Pan, pan,
pan.
On y va, on y va, À tout à l’heure, mon bien-aimé.
Juliette
1 Campagne des Montferrier à Neuilly.
a « rattrapper ».
« 5 septembre 1850 » [source : Leeds, BC MS 19c Drouet/1850/37], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12633, page consultée le 24 janvier 2026.
5 septembre [1850], jeudi matin, 10 h.
Je reviens à vous, mon doux adoré, pendant que Montferrier s’habille, que sa femme lit les journaux. Moi je vous donne mon contingent de pattes de mouches comme une honnête Juju que je suis. Je ne m’en irai pas avec Montferrier tout à l’heure pour donner le temps à l’ouvrière de me poser quelques petites pièces à ma doublure déchirée, et puis Émilie1 désire venir à Paris avec moi pour acheter diverses victuailles pour dîner ce soir. Doña [Brailla ?] fait décidément des entrées ce soir dans la capitale de Sablonville et on veut lui faire une réception digne de son rang, de son nom, de son sexe et de sa goinfrerie. On aurait désiré que j’y passe mais il n’y a pas miche à moins que vous n’ayez vous-même quelque bâfreriea en ville, ce qui n’est pas probable et ce que je ne désire pas davantage. C’est pour cela que je ne peux pas refuser d’attendre la bourgeoise et d’aller avec elle aux termes voir un petit bureau de femme qu’elle veut acheter. Du reste j’espère encore que cette petite complaisance ne m’empêchera pas d’être à l’heure dite chez moi. Je tiens autant que possible à ne pas dévier de mes habitudes d’exactitude. Je veux me faire illusion à moi-même en ayant l’air de croire que vous vous apercevriez de mes dérèglements et que vous me saurez gré de ma vertu. Pure illusion, mais que mettre à la place de la réalité lorsqu’elle vous manque ? De l’amour toujours, de l’amour encore, de l’amour.
Juliette
1 Mme de Montferrier.
a « baffrerie ».
« 5 septembre 1850 » [source : Leeds, BC MS 19c Drouet/1850/38], transcr. Gwenaëlle Sifferlen, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.12633, page consultée le 24 janvier 2026.
5 septembre [1850], jeudi matin, 10 h. ½
Je presse, je tanne, j’embête ma bourgeoise à force de la presser de s’habiller. Je
crains qu’elle ne parte tout chaud tout bouillant qu’à midi. Ora, le temps d’aller voir ce bureau, de
faire les quelques petits achats dont j’ai besoin et celui de voir la pauvre Eugénie, tout cela évidemment tiendra plus d’une
demi-heureb. Il est vrai que
lorsque je t’attends à poste fixe tu ne viens jamais avant deux ou trois heures de
l’après-midi, mais aujourd’hui je ne serais pas étonnée que, par impossible, tu
viennes avant midi. Voime, voime, le sieur Toto a
l’instinct de la contradiction poussé au plus haut degré. Mais, j’y pense, mon cher
adoré bien-aimé, tu dois aller chez M. Louis
à 1 h. et de là à l’Académie ? Sacristic, je serais bien vexée si je n’étais pas arrivée assez à temps
pour t’y accompagner. J’ai hâte de savoir enfin si nous pouvons démarrer de ce hideux
Paris et prendre dix ou douze jours de bon temps sous n’importe quelle latitude.
Je serais bien sérieusement et bien vivement contrariée si je te manquais, mon cher
adoré bien-aimé. Jusqu’à présent je n’avais pas pensé que c’était jeudi, maintenant que j’y songe les pieds me brûlent et je voudrais pouvoir
m’en aller tout de suite. C’est que je t’aime, je t’aime, je t’aime et encore bien
davantage. Je t’adore, mon sublime bien-aimé.
Juliette
a « hors ».
b « demie heure ».
c « sacristie ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
Hugo compose de nombreux dessins dans l’atelier qu’il a installé chez elle
- 15 janvierDiscours de Hugo sur la liberté de l’enseignement.
- 5 avrilDiscours de Hugo contre la déportation.
- 18 maiAngelo tyran de Padoue est repris pour 14 représentations et 5 en 1851. La distribution est la suivante : Beauvallet est toujours Angelo, Maillart remplace Geffroy dans Rodolfo, Maubant remplace Provost dans Homodei. Les deux sœurs Félix jouent respectivement Catarina (Rebecca) et la Tisbé (Rachel).
- 21 maiDiscours de Hugo sur le suffrage universel.
- 9 juilletDiscours de Hugo sur la liberté de la presse.
- 4 décembreHugo, qui souffre de maux de gorge depuis plusieurs mois, se fait opérer de la luette.
