« 26 novembre 1844 » [source : BnF, Mss, NAF 16357, f. 95-96], transcr. Yves Debroise, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.6003, page consultée le 24 janvier 2026.
26 novembre [1844], mardi matin, 10 h. ½
Bonjour, mon Toto bien-aimé, bonjour, mon adoré petit Toto ; bonjour mon cher petit
homme bonjour. Tu n’as pas eu de démêlé avec la patrouille cette nuit ? Pauvre amour
tu étais bien chargé et pourtant j’aurai l’affreux courage, pour peu que tu t’y prêtes
complaisamment de te charger encore la nuit prochaine autant que celle-ci. Je suis
si
encombrée que je ne sais même plus où te serrer une paire de souliers. Tout cela n’est
pas autrement dramatique mais c’est fort gênant pour moi et fort assommant pour
toi.
J’ai eu hier, je ne dirai pas une fausse joie, car je ne sais comment
qualifier ce genre d’émotion qui consiste à se résigner à perdre pendant 20 heures
LA
CHANCE de voir celui qu’on aime dans l’espoir de gagner une matinée de bonheur. Mais
enfin je te croyais à la campagne et je faisais de mon mieux pour tâcher de trouver
le
temps moins long en pensant à la joie qui devait résulter de tout cet ennui. Je ne
me
plains pas de m’être trompée, bien au contraire, je suis de l’avis que le plus petit
tien vaut mieux que les plus gros des tu auras. Je trouve avec raison que tu t’es en allé beaucoup trop tôt,
beaucoup plus tôt qu’à l’ordinaire. Je sais bien que tu travailles, je le crois
puisque tu me le dis et que je le vois mais tu devrais toujours me donner un peu plus
de temps tous les soirs. Si je suis une vieille rabâcheuse ce n’est pas ma faute ne
vous en prenez qu’à vous et baisez-moi bien vite et bien fort.
Juliette
« 26 novembre 1844 » [source : BnF, Mss, NAF 16357, f. 97-98], transcr. Yves Debroise, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.6003, page consultée le 24 janvier 2026.
26 novembre [1844], mardi soir, 11 h. ¼
Je viens seulement de finir à l’instant mes affreux comptes, mon cher amour, Dieu
soit loué les voilà mis au net. Ce n’est pas sans peine et sans pâtés, enfin c’est fini !
Toi pendant tout ce temps qu’es-tu devenu ?
J’aurais presqu’envie de te supposer chez M. Molé mais comme je suis sujette à me tromper j’aime mieux ne rien
supposer du touta et t’attendre avec
toute l’impatience dont je suis susceptible. Tout ce que je
me permets de remarquer, c’est que vous étiez dans un profond négligé ce matin : l’art n’est pas fait pour toitu n’en as pas besoin1. Ce qui me confirmerait assez dans la pensée que vous vous ménagiez
pour vous faire foudroyant tantôt. Cependant, à la campagne c’est presque comme dans
une ISLE, c’est sans cérémonie. Il paraît que vous ne vous
rangez pas de l’avis de Richi, vous n’êtes
qu’un aristocrate et qu’un freluquet, voilà tout ce que vous êtes.
Oh ! Mais je
m’aperçois que j’ai laissé éteindre mon feu et que je suis raide de froid. C’est peu
récréatif par la température qu’ilb
fait. Je vais me dédommager tout à l’heure. Pourvu que vous veniez, mon amour, je
ne
sais pas pourquoi je n’ai pas de confiance dans votre promesse. Vous m’avez leurrée
si
souvent que je n’ose plus rien croire. Ça serait vraiment très mal à toi si tu ne
venais pas cette nuit mon Toto ; il n’y a pas de travail ni de dîner à la campagne
qui
excuserait cela. Mon cher amour je ne veux pas t’accuser injustement. Tu vas venir
n’est-ce pas et nous serons bien heureux toute une bonne petite matinée ? Je le crois,
j’en suis sûre. Je suis heureuse, je t’aime et je t’adore de toute mon âme.
Juliette
1 Citation de Zaïre, tragédie de Voltaire (Acte IV, Scène 3) : « Serait-ce un artifice ? épargne-toi ce soin ; / L’art n’est pas fait pour toi, tu n’en as pas besoin ».
a « tous ».
b « qui ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle s’ennuie, et commence à se plaindre de voir Hugo moins souvent, sans savoir qu’il a entamé une liaison passionnée avec une autre femme.
- Début octobrePetit voyage avec Hugo.
