« 31 octobre 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16372, f. 115-116], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8795, page consultée le 25 janvier 2026.
31 octobre 1852, dimanche matin, 8 h.
Bonjour, mon petit homme bien-aimé, bonjour. Tu es mon premier pater et mon premier ave dès que j’ouvre les
yeux ; tu seras mon dernier credo quand je les fermerai pour
toujours.
Je n’ai pas de chance de te voir avant l’issue de la réunion
aujourd’hui. Aussi je me prépare à une journée assez maussade, quel quea soit l’état du ciel. Et puis, je suis
poursuivie par les sollicitations de Mme Luthereau qui insiste en gémissant et en me faisant
l’énumération de son dénuement. Elle a été jusqu’à m’envoyer une lettre sans date
dans
laquelle je la prie de me prêter mille francs. Mais je n’ai jamais nié que j’eusse
contracté envers elle de la main à la main dans diverses circonstances de ces sortes
d’obligations. Il a même fallu que le souvenir en fûtb bien présent à ma pensée pour avoir résisté à ton désir pressant de
rompre avec elle toute relation. Désir dont je reconnaissais la nécessité et la raison
depuis que je t’appartenais et auquel ma reconnaissance n’a pas voulu céder. Mais
tout
cela ne m’empêche pas de trouver étrange et presque coupable ce long silence gardé
par
elle au sujet de la dette qu’elle me réclame et que j’avais si évidemment oubliée.
J’ai d’autant plus ce droit que sa réclamation si pressante arrive dans le moment
le
plus étroit et le plus difficile de notre vie. Cependant que faire ? Elle paraît ne
pas pouvoir attendre l’époque que tu m’avais fixée à peu près. Je suis vraiment bien
tourmentée et bien attristée à ce sujet et la pensée de te faire partager mon ennui
le
redouble. Je voudrais au prix de n’importe quel sacrifice personnel ne plus entendre
parler de cette déplorable affaire. En attendant, mon cher petit homme, je t’aime
comme si je n’étais en proie à aucune triste préoccupation.
Juliette
a « quelque ».
b « fut ».
« 31 octobre 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16372, f. 117-118], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8795, page consultée le 25 janvier 2026.
Jersey, 31 octobre 1852, dimanche midi ¾
Tu es sans doute en pleine réunion1 dans ce moment-ci, mon cher petit bien-aimé, et probablement déjà bien écouté et bien admiré, soit que tu parles ou que tu lises la belle chose que j’ai copiée hier2. Mais je crains que, pour le seul désir de prolonger la séance pendant qu’on te tient, on ne suscite objection sur objection pour avoir le plaisir de te les faire répéter et qu’on ne te garde ainsi presque toute la journée. Cette malice démocratique et sociale, à laquelle je n’aurais pas mieux demandé de m’associer, me vexe en tanta qu’elle te retiendra plus longtemps loin de moi. Aussi je lui suis médiocrement sympathique quoiqu’elle ait un bon motif, celui de t’admirer plus longtemps. Je profite de ma solitude pour m’embêter cruellement et pour jouir d’un affreux mal de tête. Tu vois que je suis une femme de ressources et qu’on peut me laisser seule sans inquiétude. Je vous prie dorénavant de me confier tous vos bobos parce que, dans le nombre, il y en aura que je pourrai guérir avec la dextérité dont vous avez été témoin ce matin. Hélas ! ce ne sont pas les épines des mains qui sont difficiles à extraire mais celle du pied. Quant à moi, j’en ai une dans ce moment-ci qui me gêne et me tourmente beaucoup. Mais je ne veux pas y penser pour ne pas t’en ennuyerb à ton tour. Je t’aime, voilà mon premier et mon dernier mot.
Juliette
1 Deuxième séance de l’Assemblée générale des proscrits démocrates socialistes résidant à Jersey (94 français, le Hongrois Téléki et le Polonais Roman) au cours de laquelle le texte de la Déclaration rédigé par Victor Hugo est adopté. Une première séance avait eu lieu le 29 octobre au cours de laquelle Pierre Leroux avait élu président.
2 La veille, Hugo a écrit « L’Homme a ri » (Châtiments, III, 2). C’est le huitième poème en une semaine qu’il écrit depuis qu’il s’est mis sérieusement à la composition de son prochain recueil.
a « en temps ».
b « ennuier ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle accompagne Hugo en exil, en Belgique d’abord, à Jersey ensuite.
- 5 janvierHugo s’installe au 16 de la Grand’Place à Bruxelles. Juliette habite chez ses amis Luthereau, galerie des Princes, 11 bis passage Saint-Hubert.
- 1er févrierHugo s’installe au 27 de la Grand’Place.
Charles, puis François Victor, rejoignent leur père. - 19 avrilMenacé d’expulsion, Hugo prend la décision de s’exiler à Jersey.
- 8-9 juinVente du mobilier parisien de Hugo.
- 31 juilletLa femme de Hugo, sa fille et Auguste Vacquerie arrivent à Jersey.
- 1er aoûtEmbarquement à Anvers de Hugo, son fils Charles et Juliette Drouet, pour Jersey, via Londres.
- 5 aoûtNapoléon-le-Petit publié à Bruxelles. Hugo, accompagné de son fils Charles et de Juliette, arrive en exil à Jersey.
- 5 aoûtJuliette Drouet loge à l’hôtel du Commerce, puis à Nelson Hall, puis à l’Inn Richland, au Hâvre-des-Pas.
- 16 aoûtHugo s’installe à Marine-Terrace avec les siens.
