20 juillet 1851

« 20 juillet 1851 » [source : BnF, Mss NAF 16369, f. 129-130], transcr. Anne Kieffer, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.879, page consultée le 25 janvier 2026.

Bonjour mon grand Victor, bonjour avec tout ce que j’ai de plus doux et de plus tendre, bonjour. C’est aujourd’hui ta fête, ou plutôt le jour traditionnel où on la souhaite. Déjà ce matin j’avais un gros bouquet qui t’est destiné envoyé par Mme Castanet et par Auguste1. Je ne me fais aucun scrupule de le prendre au passage car dans le nombre cela ne peut pas paraître et encore moins te priver. D’ailleurs, mon bien-aimé, je le remplacerai par les fleurs de ma rhétorique. Qu’est ce que vous avez à répondre ? Il me semble que c’est gentil et pas mal généreux comme cela ?
Mais je ne veux pas que tu me croiesa attristée par les infamies trop prévues dont tu es l’objet. J’en serais indignée dans le moment parce que le cœur et l’âme ont du dégoût pour de certaines turpitudes comme l’odorat et l’estomac ont leur susceptibilité devant certaines horreurs nauséabondes. Mais du reste je ne m’inquiète pas sur le résultat de ton discours pour tout ce qui a une pensée saine dans la tête et un sentiment généreux dans le cœur. Ma seule crainte, et celle-là suffit du reste pour m’attrister dans l’âme, c’est ta santé. Si j’étais sûre que malgré toutes les mauvaises conditions physiques et météorologiques où tu te trouves tu guérissesb avant l’hiver je crois que je ne sentirais plus mes autres chagrins. Oh ! mon Dieu quel bête d’aveu je te fais là. Eh ! bien oui j’ai du chagrin mais tu n’y peux rien. C’est-à-dire que tu y peux tout si tu m’aimes. Si tu m’aimes comme autrefois il y a bien longtemps. Sinon j’aime mieux mourir et j’espère y parvenir bientôt avec l’aide de Dieu. Mais si tu m’aimes je veux vivre encore.

Juliette


Notes

1 Il s’agit probablement du jeune Auguste Pierceau, fils de la couturière et amie de Juliette Drouet.

Notes manuscriptologiques

a « croyes ».

b « guérisse ».


« 20 juillet 1851 » [source : BnF, Mss NAF 16369, f. 131-132], transcr. Anne Kieffer, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.879, page consultée le 25 janvier 2026.

Si je pouvais remplacer le bonheur de te voir en pensant à toi, mon cher bien-aimé, je n’aurais rien à regretter et rien à désirer car ma pensée ne te quitte pas d’une seconde. Mais c’est une viande creuse que mon cœur ne goûte pas et il aimerait mieux un bon baiser de ta belle bouche que toutes mes pensées et toutes mes aspirations vers toi.

10 h. ½ du soir

À ce moment-là même de mon gribouillis j’ai eu une fausse joie car j’ai cru que c’était toi et ce n’était que MmeTriger, hélas ! Puis MlleFéau, trois fois hélas ! hélas ! hélas ! Cependant je n’ai pas le droit de me plaindre puisque je t’ai vu cinq minutes un jour où tu as tant à faire. Je te remercie, mon pauvre bien-aimé, de cette marque de bonté. Je devrais m’en contenter et pourtant mon pauvre cœur est malheureux. J’attendais avec une impatience que ces braves Pierceau fussent partis pour être seule et triste sans contrainte. Je sais qu’à neuf heures il n’y avait aucune lumière chez toi. Probablement tu as dîné en ville avec ta famille ou peut-être encore n’avait-on pas fait allumer. J’ai toute confiance en toi, mon bien-aimé, je suis sûre que tu ne voudrais plus me tromper maintenant car ce qui était un acte de bonté et de générosité de ta part il y a trois semaines serait une lâcheté et une cruauté sans excuse maintenant et je sens que tu en es incapable. Je souffre de ne pas te voir mais je ne t’accuse ni ne te soupçonne. Je suis triste mais je ne suis pas amère. Je t’aime, je te supplie de ne pas ajouter à la fatigue surhumaine que tu viens d’avoir, et puis je te vénère, et puis je t’admire et puis te bénis et puis encore et toujours je t’aime.

Juliette

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

elle apprend la liaison de Hugo avec Léonie Biard (qui dure depuis 7 ans), et le sauve quand il est recherché par la police après le coup d’État.

  • 1851Hugo visite les caves de Lille.
  • 11 juinCharles Hugo, défendu par son père en cour d’assises, condamné à six mois de prison pour un article contre la peine de mort.
  • 28 juinJuliette Drouet reçoit le paquet des lettres d’amour de Hugo à Léonie Biard, que celle-ci lui envoie pour l’informer de leur liaison.
  • 17 juilletDiscours de Hugo contre la révision de la constitution.
  • 15 septembreFrançois-Victor et Paul Meurice condamnés à neuf mois de prison pour avoir réclamé dans un article le droit d’asile pour les proscrits.
  • 21-23 octobreExcursion vers Melun et Fontainebleau.
  • 26-27 octobreAutre excursion.
  • 2 décembreCoup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte. Hugo est l’un des sept membres du Comité de résistance.
  • 11 décembreHugo part en exil, et passe la frontière belge avec un passeport au nom de Lanvin, ami de Juliette Drouet.
  • 13 décembreJuliette Drouet rejoint Hugo à Bruxelles en emportant la malle aux manuscrits.