« 13 août 1848 » [source : Maison de ventes Cortot-Vregille-Bizouard, Dijon 15 avril 2015, n° 9 (expert Thierry Bodin)], transcr. Evelyn Blewer, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.5106, page consultée le 24 janvier 2026.
13 août [1848], dimanche matin, 8 h.
Bonjour, mon Victor adoré, bonjour mon cher bien-aimé, bonjour, en tout et pour tout ; je te baise autant qu’il y a de jours dans
l’année, d’heures dans les jours, de minutes et de secondes dans les heures, de grains
de sable dans la mer et d’étoiles au ciel.
Après t’avoir quitté hier je revenais
tristement dans l’omnibus lorsque mes yeux ont rencontré sur un mur l’affiche de la
Porte Saint Martin qui annonçait Ruy Blas pour le soir. Te
dire tout ce que cette affiche a réveillé en moi de guignons endormis, de déceptions
rentrées, d’amères ironies serait impossible. Qu’il te suffise de savoir qu’à dater
de
ce moment-là le mal de tête m’a prise et ne m’a plus quittée et que dans ce moment-ci
encore je suis comme une pauvre bête enragée. Pour peu que tu ne viennes pas ou que
tu
ne fasses qu’entrer et sortir je ne sais pas ce que je deviendrai. En attendant je
pense à toi avec le plus doux, le plus tendre et le plus ineffable sentiment
d’admiration, de dévouement et d’adoration et je prie de bon Dieu de détourner de
toi
toutes les mauvaises choses de la vie.
Juliette
« 13 août 1848 » [source : Collection Anne-Marie Springer], transcr. Charles Méla, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.5106, page consultée le 24 janvier 2026.
13 août [1848], dimanche matin, 11 h. ½
Le temps est affreusement couvert mais j’espère que cela ne m’empêchera pas de te
voir et je compte sur les torrents de pluie pour me débarrasser un peu la tête. En
attendant je t’ai fait de l’eau de pavots pour tes pauvres yeux adorés. Comment
vont-ils ? Est-ce qu’ils ne s’aperçoivent pas que cette eau leur manque tous les
jours ? Tant mieux cela prouverait que tu n’en souffres plus et j’en serais bien
heureuse. À propos d’heureuse as-tu vu enfin cette
malheureuse femme que je t’ai envoyée ? Il paraît que le portier ne l’aurait pas
laissée monter chez toi hier matin. C’est tout une histoire que je te dirai si tu
as
le temps de l’entendre. Je sais qu’elle doit retourner chez toi ce matin mais je
crains qu’il ne soit plus temps et que son fils ne soit
jugé. Du reste ce ne sera pas la bonne volonté de lui venir en aide qui lui aura
manqué, car tu t’y étais prêté avec ta bonté et ta générosité habituelles, c’est que
le bon Dieu ne l’aura pas voulu1.
Je ne te dis rien de ma soirée
d’hier. Qu’il te suffise de savoir que je me suis ennuyée cruellement et que sans
la
bienséance je me serais en allée tout de suite ou plutôt
je n’y serais pas allée du tout à ce stupide Marceau2.
J’espère bien
en être quitte maintenant pour bien longtemps de tous ces mauvais mélodrames.
Dans cet espoir je te redemande ma culotte avec acharnement, je te baise et je t’aime
de même.
1 Pendant l’été 1848, après les émeutes de juin, Victor Hugo intervient en faveur de nombreux insurgés inquiétés par les autorités. Juliette Drouet est souvent prise comme intermédiaire par les gens du peuple pour accéder au grand homme.
2 La veille, Juliette s’est rendue à Marceau ou les enfants de la République d’Anicet-Bourgeois et Masson, créé à la Gaîté le 22 juin 1848. Cette pièce sur la Révolution française, comme il s’en est joué beaucoup en 1848, a pour héros le général révolutionnaire Marceau.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
Hugo est élu à l’Assemblée Constituante ; d’abord effrayée par la Révolution, elle porte secours à des victimes de la répression, et déménage cité Rodier.
- FévrierRévolution de Février : Hugo soutient d’abord la cause d’une régence ; refuse la mairie, et le poste de ministre de l’Instruction Publique proposé par Lamartine.
- 4 juinHugo est élu au scrutin complémentaire à l’Assemblée Constituante.
- 24 juinHugo fait partie des 60 commissaires nommés par la Constituante pour rétablir l’ordre.
- 1er juilletLa famille Hugo quitte la place des Vosges pour la rue de l’Isly.
- 11 septembreDiscours de Hugo pour la liberté de la presse.
- 15 septembreDiscours de Hugo contre la peine de mort.
- 15 octobreLa famille Hugo quitte la rue de l’Isly pour la rue de la Tour d’Auvergne.
- NovembreElle s’installe cité Rodier.
- 27 décembreMort de sa nièce Marie-Louise Koch.
