« 18 mars 1856 » [source : BnF, Mss, NAF, 16377, f. 92], transcr. Élodie Congar, rév. Chantal Brière, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.3788, page consultée le 06 mai 2026.
Guernesey, 18 mars 1856, mardi matin, 10 h.
Bonjour mon bon petit homme, bonjour cher bien-aimé, bonjour. Je voudrais bien ne pas te parler de moi ce matin parce que le sujet n’en esta pas très amusant et que rien n’est plus fatigantb à la longue qu’une complainte diafoirique1 fût-elle illustre comme l’exemplaire d’Asplet2. Donc, mon cher petit homme, je vais essayer de vous parler de tout et d’autre chose que de moi. D’abord : N’OUBLIEZ PAS D’APPORTER VOS SOULIERS si vous voulez que la perfide ALBIONNE vous les ressoude demain de ses blanches mains pour aller sur les chemins comme un gamin trop inhumain aux joues des belles faire monter carmin, hein !3 En attendant je vous recommande de ne pas peler de trop près la peau de Mme Duverdier Orange si vous ne voulez pas que votre propre épiderme ne soit griffé de très près. Donc on est bête et même féroce ou on ne l’est pas et JE LA SUIS4 même que j’enfume comme un volcan ou comme la BOUFFARDE5 à Charles. MÉFIEZ-VOUS. Sur ce je vous embrasse depuis le haut jusqu’en bas et je vous aime et non imitabile fulmen ere et…6
Juju
1 Adjectif formé sur Diafoirus, médecin ridicule dans Le Malade imaginaire.
2 Il s’agit certainement de Charles Asplet. L’exemplaire dont parle Juliette peut faire référence à l’album photographique rassemblant cinquante photographies réalisées à Jersey par Auguste Vacquerie et Charles Hugo ainsi que des autographes et dédicaces de Victor Hugo, de membres de sa famille ou de son entourage, album à la fois « illustre » et « illustré » offert à Charles Asplet.
3 Rimes inventées par Juliette à la manière d’une comptine.
4 Jeu de mots avec « la suie » pour compléter le réseau lexical de la fumée.
5 Bouffarde : grosse pipe à tuyau court.
6 Citation partielle des vers 590-591 du Livre VI de l’Énéide : « Demens ! qui nimbos et non imitabile fulmen / Ære et cornipedum pulsu simularat equorum » (« L’insensé ! qui croyait, en poussant sur un pont d’airain ses chevaux au sabot retentissant, imiter les orages et la foudre inimitable »), vers que Hugo à son tour citera dans William Shakespeare, II, IV, 3.
a « n’est ».
b « fatiguant ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle offre à Hugo, qui emménage à Hauteville House, le costume de théâtre qu’elle portait dans Lucrèce Borgia, et s’installe près de chez lui, à la Fallue.
- 23 avrilLes Contemplations paraissent à Paris et à Bruxelles.
- 16 maiHugo achète Hauteville House (38, Hauteville).
- 21 juilletJuliette offre à Hugo la robe violette brochée d’or qu’elle portait dans Lucrèce Borgia.
- 5 novembreHugo et les siens emménagent à Hauteville-House.
- NovembreJuliette emménage à La Fallue, à proximité de Hauteville-House.
- Début décembreDébut d’une grave maladie d’Adèle, fille de Hugo (crises de nerfs, délire, fièvre, gastro-entérite aiguë).
