« 28 août 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16371, f. 253-254], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8729, page consultée le 24 janvier 2026.
Jersey, 28 août 1852, samedi matin, 7 h.
Bonjour, mon cher petit homme, bonjour mon doux adoré, bonjour. Si la pluie fine et le brouillard épais à ce moment de l’année et à cette heure-ci de la matinée sont un signe de beau temps pour le reste de la journée, certes, tu auras un bien beau soleil pour ta nouvelle excursion de Gorey1. Du reste, je vois que vous y prenez goût, tous tant que vous êtes. Je ne m’en plaindrais pas, si je pouvais partager ces plaisirs avec vous. Je ne m’en plains même pas autrement car j’ai besoin pour être heureuse moi-même de vous savoir tous contents et heureux. Tous ces pauvres êtres ont acheté assez cher et pendant beaucoup trop longtemps le droit de s’amuser et de vivre en liberté avec le soleil sur la tête et la joie dans le cœur. Tâche seulement de détacher quelques minutes dans la journée pour me les donner car je ne vis vraiment que quand tu es là. Tout le temps que tu es absent, je suis dans une espèce de léthargie morale et presque physiquea, le plus souvent douloureuse et toujours triste. Mon Victor bien aimé, non seulement tu es la lumière de mes yeux et le soleil de mon âme, tu es aussi le sang de mon cœur qui circule ou qui s’arrête selon que tu t’éloignes de moi. Va, sois heureux, amuse-toi, mais tâche de venir me voir avant et après ta charmante petite promenade. Tâche encore de ne pas trop m’oublier pendant et puis, sois-moi bien fidèle de corps, de pensée et de cœur. À cette condition je te permets de regarder tous les visages féminins que tu rencontreras sur ton chemin.
Juliette
1 Gorey : Charmant petit port situé sur la côte est de l’île de Jersey dominé par la forteresse de Montorgeuil.
a « phisique ».
« 28 août 1852 » [source : BnF, Mss, NAF 16371, f. 255-256], transcr. Bénédicte Duthion, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.8729, page consultée le 24 janvier 2026.
Jersey, 28 août 1852, Samedi matin, 10 h. ½
Je ne m’étais pas trompée, mon cher petit homme, sur les pronostics du temps ce
matin ; il fait un temps ravissant et tout à fait propice à la promenade. Profites-en,
mon bien-aimé, donne à ton corps la santé et le bonheur à ton cœur. Tâche de m’aimer
toujours un peu. Moi, pendant ce temps-là, j’irai à la ville faire quelques emplettes
nécessaires parmi lesquelles la flanelle pour chemises. Je n’ai pas besoin de te dire
que je ferai pour le mieux, dans l’intérêt de notre sécurité présente à et venir.
Il
n’a pas dépendu de moi de retarder davantage cette dépense tout à fait nécessaire
à ma
santé car je suis aussi pénétrée que toi-même de la difficulté financière de notre
position. Et j’ai, de plus que toi, le scrupule de ne pas vouloir peser sur ta vie
au-delà du strict nécessaire. Aussi, mon cher petit homme, je t’assure que je vais
faire tout mon possible pour réduire cette dépense à sa plus simple expression. Mais
j’espère te voir d’ici-là. Il fait si beau, nous sommes si prêts et tu es si bon,
qu’il n’est pas probable que tu me refuses la consolation de te voir d’ici à ce soir.
J’y compte, mon doux adoré, et ce serait pour moi une bien douloureuse déception si
tu
ne venais pas.
J’ai ourlé ce matin ton mouchoir [pavillon ?] pour qu’il ne s’effiloche pas par les bords. Maintenant tu pourras
t’en servir sans crainte de le déchirer. En attendant je te le garde. J’ai oublié
hier
de te donner un anneau en fer oxydéa
que j’ai trouvé dans le grand rocher à l’extrémité de ta baie. Cet anneau est de la
grosseur et de la forme de ta bague d’or et pourrait au besoin la remplacer. Je l’ai
porté en chevalière toute la soirée. Je te la donne car c’est la première épave que
la
providence m’envoie, et je ne trouve rien de mieux que de te la consacrer en attendant
qu’elle m’envoie un gros trésor que je garderai pour moi seule. Voime, voime, Juju en est fort capable.
a « oxidé ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle accompagne Hugo en exil, en Belgique d’abord, à Jersey ensuite.
- 5 janvierHugo s’installe au 16 de la Grand’Place à Bruxelles. Juliette habite chez ses amis Luthereau, galerie des Princes, 11 bis passage Saint-Hubert.
- 1er févrierHugo s’installe au 27 de la Grand’Place.
Charles, puis François Victor, rejoignent leur père. - 19 avrilMenacé d’expulsion, Hugo prend la décision de s’exiler à Jersey.
- 8-9 juinVente du mobilier parisien de Hugo.
- 31 juilletLa femme de Hugo, sa fille et Auguste Vacquerie arrivent à Jersey.
- 1er aoûtEmbarquement à Anvers de Hugo, son fils Charles et Juliette Drouet, pour Jersey, via Londres.
- 5 aoûtNapoléon-le-Petit publié à Bruxelles. Hugo, accompagné de son fils Charles et de Juliette, arrive en exil à Jersey.
- 5 aoûtJuliette Drouet loge à l’hôtel du Commerce, puis à Nelson Hall, puis à l’Inn Richland, au Hâvre-des-Pas.
- 16 aoûtHugo s’installe à Marine-Terrace avec les siens.
