« Non datée » [source : BnF, Mss, NAF 16323, f. 14-16], transcr. Jeanne Stranart et Véronique Cantos, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.7021, page consultée le 03 mai 2026.
Mercredi, 9 h. ½ du soira
Mon pauvre cher bien-aimé, tu as été encore bien injuste envers moi aujourd’hui. Ce
soir même, tu as été maussade et distrait avec moi comme si je t’avais fait quelque
chose de grave et de coupable. Et cependant, jamais il n’y eut de femme plus fidèle
et
plus dévouée à son amour que je ne le suis. Hélas ! mon cher Victor, je ne veux pas
envenimer la plaie que tu entretiens toujours saignante au fond de mon cœur, mais
ce
qu’il y a de certain, c’est que tes reproches paraissent l’amère parodie de la
conduite la plus honnête et la plus résignée.
Moi aussi je suis jalouse, non pas
de l’achat d’une boîte de poudre dentifrice, non pas de la présence d’un tablier
nouveau fait avec un vieux schallb, non pas, non plus, de l’absence d’une papillote. Je suis jalouse, moi, d’une
femme en chair et en os et de l’humeur la plus concupiscente qui se puisse trouver ;
qui est là tous les jours avec toi, te regardant, te parlant, te touchant. Oh ! oui,
de celle-là j’en suis jalouse. Cela va même jusqu’à me faire souffrir des douleurs
atroces. Je suis jalouse encore de ces mille femmes qui t’écrivent, qui t’admirent,
qui croient avoir des droits à te le dire. Je suis jalouse de celles-là. Je suis
encore jalouse de bien d’autres que, par scrupules, je ne veux pas nommer. Et mes
jalousies contre ces dernières ne sont pas les moins fondées ni les moins amères.
Mesc jalousies, comme tu vois, je les
connais, je les compte, je les sens. Mais toi, de quoi es-tu jaloux ? De rien,
n’est-ce pas ? Tu es bien heureux alors. Mais si tu n’es pas jaloux ou que tu le sois
de rien, respecte au moins mon pauvre cœur malade, n’ajoute pas les contusions de
ta
jalousie fantastique aux meurtrissuresd que me fait chaque jour ma jalousie réelle, vivante,
animée et triomphante. Plains-moi, aime-moie, si tu peux.
Mais ne te moque pas de ta pauvre femme qui t’aime, qui te contemple jour et nuit
au
fond de son cœur avec des yeux pleins d’admiration pour tout toi.
Voici
10 h. qui sonnent. La soirée s’annonce assez comme celle d’hier. Et je ne t’aime pas,
n’est-il pas vrai ? Je ne t’aime pas ? Fou que tu es, tu ne le crois pas.
Juliette
M. et Mme Lanvin s’en sont allés à 9 h. ¼.
a « 2 » est ajouté en haut de la cinquième page de sa lettre qui se compose en deux parties (deux fois quatre pages). Il se peut que Juliette, ou une autre personne, ait annoté la lettre pour indiquer l’ordre de lecture.
b Pour « châle ». La graphie « schall », de l’anglais « shawl », est répandue au XIXe siècle.
c « mais ».
d « meurtrissure ».
e « aimes-moi ».
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
elle regrette de ne pas jouer le rôle de la courtisane Tisbe, où elle se reconnaît, dans Angelo tyran de Padoue à la Comédie-Française, mais se voit célébrée dans plusieurs poèmes du recueil Les Chants du crépuscule.
- 28 avrilPremière d’Angelo tyran de Padoue.
- 25 juillet-22 aoûtVoyage avec Hugo en Normandie et en Picardie.
- 9 septembre-13 octobreTandis que Hugo séjourne aux Roches, chez les Bertin (du 10 septembre au 12 octobre), Juliette habite encore la petite maison des Metz.
- 17 octobreLes Chants du crépuscule.
- 15 novembreNaissance de (Jean-)Louis et Michel-Ernest Koch, neveux de Juliette Drouet.
