2 avril 1850

« 2 avril 1850 » [source : MVH, α 9066], transcr. Nicole Savy, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d14833e257, page consultée le 01 mai 2026.

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Bonjour, mon doux adoré, bonjour, mon pauvre souffrant, bonjour. Comment vas-tu ce matin, mon pauvre petit homme ? J’espère que tu te seras couché de bonne heure et que tu auras mieux dormi que les nuits précédentes ? Pauvre bien-aimé, je ne peux rien faire pour te soulager car le premier remède et le plus efficace serait le repos. Cependant il y en a encore d’autres que tu pourrais prendre, tels que la tisanea des quatre fruits, un cataplasme sur l’estomac, des pastilles de Vichy, un petit [lait ?] blanc pour te faire dormir la nuit. Mais tout cela il faut être avec toi pour te les donner à temps, ce n’est pas dans les courts instants que je te vois que je peux te donner aucune de ces choses. Et puis je voudrais avoir l’avis du médecin pour savoir ce qui te vaut le mieux, la nécessité du travail admise, puisque tu ne peux pas t’y soustraire. Je trouve qu’il n’est pas raisonnable à toi de laisser cette indisposition prendre domicile chez toi sans y mettre obstacle.

Je parle d’or et mieux que le Livre de la Sagesse, très certainement, c’est dommage que je parle à un pauvre petit sourd qui ne veut rien entendre et qui préfère se tuer le corps et l’âme à travailler plutôt que de se reposer et de se soigner un jour. S’il suffisait de t’aimer pour te guérir, il y a longtemps que tu ne souffrirais plus, si je pouvais prendre ton mal, mon pauvre amour, avec quelle joie je le ferais. Si je pouvais t’aider un peu en quoi que ce soit j’y mettrais toutes mes forces, tout mon courage, tout mon cœur et toute mon âme. Mais je sais que je ne peux rien et c’est ce qui me tourmente et me désespère. Je voudrais pour tout au monde que ces deux lois qui t’occupent fussent passées 1 pour te donner enfin le droit de te reposer et de te soigner 2 . Jusque là je ne peux que t’aimer, t’aimer, encore t’aimer, toujours t’aimer.

Juliette


Notes

1 Les lois sur la déportation et sur la liberté de la presse, contre lesquels Victor Hugo mène à l’assemblée un combat épuisant. Juliette utilise « passées » au sens temporel et non législatif.

2 Il faudra attendre le mois de décembre suivant pour qu’une opération le débarrasse de ses maux de gorge et de ses extinctions de voix.

Notes manuscriptologiques

a « tisanne ».


« 2 avril 1850 » [source : MVH, α 8360], transcr. Nicole Savy, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.d14833e257, page consultée le 01 mai 2026.

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Je suis impatiente de savoir, mon bien-aimé, si le changement de temps a influé en bien sur ton indisposition ? Je crains que non et j’en suis très tourmentée. Je voudrais être à tantôt pour le savoir mais surtout je voudrais être au moment où tu pourras te reposer et te soigner. Dieu veuille que ce soit bientôt.

Hier je suis rentrée à neuf heures un quart dans l’espoir de te voir mais je t’approuve de n’être pas venu, si tu t’es couché de bonne heure. Du reste il n’y avait aucune lumière par-derrière ta maison, il n’y en avait que de très vives chez ta femme. Quant à moi j’ai vu ma somnambule qui me promet plus que jamais de me guérir et qui insiste beaucoup pour que je suive ses prescriptions. Madame de Montferrier me fera jusqu’à mes tisanesa pour être plus sûre qu’elles seront bien faites. Quant au régime il est toujours le même : beaucoup d’huîtres, beaucoup de cresson, de radis, de salade amère, beaucoup de distractions. Sortir le plus possible excepté par les froids trop vifs et quand la recrudescence de mes boutons me fait trop souffrir.

Cette dernière recommandation a donné l’occasion aux Montferrier de m’offrir une place pour ce soir au Gymnase. Je l’ai acceptée conditionnellement parce que le premier besoin pour moi, le seul besoin, le vrai plaisir, le vrai bonheur c’est de te voir. Ils le savent et ils ne trouveront pas mauvais que je refuse leur dîner et leur MONK1 dans le cas où j’aurais la plus petite chance de te revoir ce soir. Du reste prière d’y venir toi. Ce sera dans une baignoire, on voit très bien et on n’est pas vu, on serait très heureux de te voir. Enfin ces braves gens ne savent quelle fête me faire. Mais moi je sens bien que si tu as un moment de répit ce n’est pas pour la littérature eau de Cologne du Gymnase aussi je n’insiste que pour te supplier de venir me voir et de te reposer.

Juliette


Notes

1 Au Théâtre du Gymnase se donnait Monk ou le sauveur de l’Angleterre, vaudeville de Gustave de Wailly, qui fut jugé triste et ennuyeux par la presse, dont le Rappel qui s’abstient heureusement de comparer à Cromwell.

Notes manuscriptologiques

a « tisanne ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

Hugo compose de nombreux dessins dans l’atelier qu’il a installé chez elle

  • 15 janvierDiscours de Hugo sur la liberté de l’enseignement.
  • 5 avrilDiscours de Hugo contre la déportation.
  • 18 maiAngelo tyran de Padoue est repris pour 14 représentations et 5 en 1851. La distribution est la suivante : Beauvallet est toujours Angelo, Maillart remplace Geffroy dans Rodolfo, Maubant remplace Provost dans Homodei. Les deux sœurs Félix jouent respectivement Catarina (Rebecca) et la Tisbé (Rachel).
  • 21 maiDiscours de Hugo sur le suffrage universel.
  • 9 juilletDiscours de Hugo sur la liberté de la presse.
  • 4 décembreHugo, qui souffre de maux de gorge depuis plusieurs mois, se fait opérer de la luette.