4 février 1855

« 4 février 1855 » [source : BNF, Mss, NAF 16376, f. 58-59], transcr. Magali Vaugier, rév. Guy Rosa, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.6777, page consultée le 26 janvier 2026.

Cher adoré, vous êtes heureux si vous ne vous apercevez pas du brouillard et de l’ennui qu’il fait dans ce moment-ci. Il est vrai que vous avez en vous-même tous les rayons et tous les soleils. Mais moi qui n’ai pas d’autre feu sacré que mon amour, je me trouve bien éteinte dès que votre absence et le papier gris1 pèsent sur mon âme. J’essaye pourtant de percer la couche de spleen que j’ai au-dedans et autour de moi pour arriver jusqu’à vous, mon étoile fixe et vous forcer de penser à moi si vous pouvez. À propos, j’ai failli être prisonnière pour tout de bon ce matin. La clef de ma chambre ne voulant tourner ni en devant, ni en dehors et le dimanche pour surcroît de PÊNE. Enfin grâce à des efforts persévérants et soutenus, je suis venue à bout de me désembastiller. Il est impossible d’avoir de plus mauvaises serrures dans le pays le plus fertile en voleurs. On croirait vraiment qu’il existe une entente CORDIALE entre les honnêtes gens et les filousa pour leur faciliterb l’exercice de leur industrie. Outre mon événement, il y a eu un triste faitcdivers hier au Havre-des-Pas2 chez la fameuse Stwart. La pauvre BELLE ANGLAISE s’est coupé la gorge dans un accès de DELIRIUM TREMENS probablement ; on l’a fait transporter à l’hospice où elle est morte en arrivant dit-on. Je ne connais pas autrement cette malheureuse, mais il est impossible de se défendre d’une douloureuse pitié chaque fois qu’une créature humaine termine sa vie si misérablement.
Cher adoré, incident gai, triste accident, joie ou tristesse, tout sert à faire de mon amour le seul but de mon existence tant que je pourrai t’aimer, je vivrai jusque dans l’éternité.

Juliette


Notes

1 Papier gris, ou papier brouillard : papier peu consistant.

2 Partie de l’île proche de Saint-Hélier et de Marine-Terrace où Juliette réside depuis septembre 1852, même si elle a déménagé à plusieurs reprises.

Notes manuscriptologiques

a « filoux ».

b « facilité ».

c « faits ».

Cette année-là…
?

Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.

elle suit Hugo, expulsé de Jersey, à Guernesey.

  • 8 févrierMort d’Abel Hugo (né en 1798).
  • 20 juinFête en l’honneur de Hugo dans son jardin.
    Après la crise de démence de Jules Allix dans la nuit du 10 au 11 octobre, on met fin aux séances de tables parlantes.
  • 17 octobreHugo fait partie des signataires, dans le journal L’Homme, d’une déclaration s’opposant à l’expulsion de trois journalistes.
  • 31 octobreHugo, François-Victor et Juliette quittent Jersey pour Guernesey. Hugo et son fils vont à l’Hôtel de l’Europe. Juliette va au Crown Hotel, puis en location.
  • 9 novembreHugo et les siens s’installent au 20, Hauteville.
  • 14 décembreJuliette vient d’emménager au 8 rue du Havelet, chez Miss Le Boutillier.